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1968, J.O. de Mexico : un message envoyé au monde

En 1968 se tiennent les Jeux de la XIXe olympiade de l’ère moderne, à Mexico au Mexique, du 12 au 27 octobre. Ces Jeux demeurent aujourd’hui dans les mémoires comme ceux où la cause de la communauté noire est entrée sur la scène internationale.

Historiquement vôtre…

Un passé de ségrégation raciale aux États-Unis

Au début des années 1960, la population noire américaine est touchée par de nombreuses inégalités et subit de fortes discriminations, notamment normées par les lois Jim Crow, promulguées à partir de 1876. Les inégalités sont omniprésentes dans les rues et les lieux publics. Ils essuient des discriminations dans les domaines de l’embauche, de l’université, du logement… Cependant dans les années 1950 et 1960 souffle un vent de changement. La ségrégation est théoriquement abolie le 2 juillet 1964 avec le Civil Rights Act instaurée par le président Lyndon Johnson. Le 4 avril, 5 mois avant les Jeux Olympiques, Martin Luther King est assassiné ; il s’en suit des émeutes de plus en plus violentes qui deviennent vite meurtrières.

Qu’est ce que le Black Power ?

Le Black Power est une expression inaugurée par Stokely Carmichael en 1966 dans le cadre du Student Nonviolent Coordinaing Committee. Il regroupe plusieurs mouvements, plusieurs idéaux, plusieurs cultures, contre la ségrégation raciale. Toute la communauté noire est incitée à lutter pour ses droits. La communauté a pour objectif d’amener la population à prendre conscience d’elle-même, de son histoire, de sa culture, et également à définir ses propres buts pour l’avenir. Ce mouvement devient mondialement connu à l’occasion des Jeux Olympiques de 1968.

Les Jeux Olympiques de 1968, au beau milieu de soulèvements dans le monde entier

Ce vent de rébellion n’épargne pas Mexico, où plusieurs milliers d’étudiants se soulèvent le 2 octobre 1968.

Les hostilités ont débuté bien avant, en 1961, date depuis laquelle les contestations étudiantes se font de plus en plus violentes. Ils s’insurgent face à la corruption du gouvernement, face à la violence de la police, et face au clientélisme de plus en plus présent au sein de leur élite. Début août, les étudiants ont plusieurs réclamations, telles que la démission des chefs de police, la libération des prisonniers politiques ou encore l’abolition d’un article de loi permettant de poursuivre tout Mexicain contestant le régime. Ils ne sont pourtant pas entendus. Se déroule alors le massacre du 2 octobre 1968 sur la fameuse place des Trois-Cultures dans le quartier Tlatelolco. Les autorités parlent de 27 morts, il y en eut en vérité au moins 275. On compte également deux milliers de blessés et autant d’arrestations. Ce massacre ne réveilla que peu de réprobation chez les puissants du monde. Le président du CIO décide que les Jeux seront maintenus. Le lendemain même du massacre, les représentants des pays européens et les représentants du FMI accordent un prêt au gouvernement Mexicain en gage de leur confiance en un pays qui a su rétablir l’ordre. Et pendant trente ans encore les autorités iront jusqu’à nier l’existence de ce massacre.

« Nous essayions de réveiller le pays et le monde avec lui » John Carlos

La photographie historique de John Dominis

De gauche à droite: Peter Norman, Tommie Smith, John Carlos,

De gauche à droite : Peter Norman, Tommie Smith, John Carlos

Tommie Smith et John Carlos sont respectivement premier et troisième au 200 mètres des Jeux Olympiques de Mexico. Ensemble, ils s’érigent contre le racisme et l’exclusion des afro-américains aux États-Unis. Cette fameuse photographie met en scène le défi que lancent ces deux hommes à leur pays en détournant leur regard du drapeau américain lorsque l’hymne nationale retentit fièrement et cela devant les caméras du monde entier. Mais ils ne s’arrêtent pas là et tendent leur poing ganté, apanage du Black Panther Party, la communauté la plus active et la plus radicale du Black Power. Les deux athlètes n’appartiennent pas à cette communauté, mais ils en deviennent vite des emblèmes. Ils portent également un foulard et le maillot de Carlos est ouvert, d’autant plus de références qui rappellent le passé d’esclave de leur communauté. Tommie Smith lève son poing droit pour honorer le pouvoir des noirs. John Carlos lève son poing gauche pour honorer l’unité des noirs. Ensemble ils lancent une promesse au ciel, celle d’une communauté indépendante, forte et unie. Tommie Smith dira plus tard que ce geste « n’a d’autre but que de dénoncer la pauvreté des noirs américains ».  Le troisième homme sur la photo a également son rôle à jouer : Peter Norman, un Australien qui, le deuxième, franchit la ligne d’arrivée, entend la discussion des deux autres vainqueurs et décide de se rallier à leur combat, combat qui « est aussi celui de l’Australie blanche ». Il déclare « croire aux Droits de l’Homme » et porte fièrement le badge (déjà porté par les autres athlètes noirs) “Olympic project for Human Rights”.

Leur acte provoque de violentes réactions, des hurlements, des crachats, des insultes, des menaces mais surtout un immense espoir dans le cœur de la population afro-américaine. Le lendemain leur exemple est suivi par les vainqueurs du 400 mètres, Lee Evans, Larry James et Ron Freeman qui arborent tous trois un béret noir lors de la remise des prix.

“Black America will understand” déclare Tommie Smith.

L’homme le plus rapide du monde ou “Dirty Negro”, à Mexico

Les deux athlètes afro-américains sont, dès le lendemain, bannis du village olympique par le président américain des Jeux Avery Brundage car l’acte représente pour lui et le reste du comité “une violation délibérée et violente du principe fondamental de l’esprit olympique” c’est-à-dire qu’ils ont emporté avec eux des considérations politiques sur un lieu dédié au sport, et uniquement au sport. Leurs carrières prennent fin, ils sont interdits de compétition à vie. Ils perdent leur emploi et leur famille. Les menaces de mort pleuvent. L’Australien, quant à lui, fut privé des Jeux de 1972 par les autorités et il fut mystérieusement renvoyé de son emploi d’enseignant. Que de rêves brisés suite aux soutiens de trois valeureux hommes à une communauté toute entière, la revendication étant seulement celle de l’égalité des droits

Lente reconnaissance

Dans les années 1980, les trois hommes parviennent enfin à se faire un peu oublier des médias, mais ils ne sont officiellement honorés que dans les années 1990, voire 2000. Peter Norman meurt d’une crise cardiaque en 2006. Ses deux amis font immédiatement le voyage jusque Melbourne pour assister à son enterrement. Il restera dans leur cœur “le seul sportif blanc qui eut assez de cran” pour donner à leur geste son message véritable, universel et rassembleur. John Carlos déclare avec émotion lors de l’inhumation : “Je pensais voir la crainte dans ses yeux. J’y ai vu l’amour”. En 2005, une statue montrant Carlos et Smith sur le podium est érigée sur le campus de l’université de San Jose aux États-Unis, là où les deux athlètes ont fait leurs études.

La statue du campus de San Jose

La statue du campus de San Jose

La bravoure de ces trois hommes, qui sont parmi les premiers à avoir osé clamer silencieusement aux yeux du monde les longues souffrances d’un peuple, a enfin été reconnue sur la scène internationale. Ce poing levé sonne comme un appel, un appel à la prise de conscience, à l’éveil des peuples, au soulèvement des opprimés. Le geste de l’Australien Peter Norman est peut-être le plus fort symboliquement, dans le sens où il a choisi, au risque de compromettre sa carrière pourtant florissante, de défendre une cause qui le dépassait mais par laquelle il se sentait concerné, comme devrait l’être l’ensemble de l’humanité.

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