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La défense d’Abdeslam : pourquoi l’Etat paye-t-il ?

Le célèbre avocat lillois Franck Berton va défendre Salah Abdeslam, le terroriste présumé ayant participé aux odieux attentats de Paris du 13 novembre dernier. Par ailleurs, et c’est ce qui fait parler depuis un moment, tant sur les réseaux sociaux que dans les médias traditionnels, l’État va payer la défense d’Abdeslam.

L’aide juridictionnelle, un outil de l’Etat de droit.

Salah Abdeslam va bénéficier de l’aide juridictionnelle, « AJ » pour les intimes. Cette aide a été créée en 1972 et permet à la collectivité de prendre en charge les frais d’avocat en fonction des ressources du client. Il est nécessaire de toucher moins de 1000 euros mensuels sur l’année pour être éligible à cette AJ et donc être pris en charge à 100%. Le paiement de Me Berton s’effectuera par Unités de Valeurs (UV) qui correspondent à un barème prédéfini – absolument palpitant, cela va de soi.

Dans un pays démocratique comme la France, une telle aide semble d’une absolue nécessité. Il serait peu égalitaire d’exclure du système judiciaire les personnes n’ayant déjà pas assez de ressources pour nourrir correctement leurs enfants. C’est pourquoi des avocats ont manifesté pour une revalorisation de cette aide juridictionnelle dans plusieurs villes il y a quelques mois.

Selon le bâtonnier de Paris, l’aide juridictionnelle coûte 5,6€ par an et par habitant. Ce chiffre a le mérite de bien représenter la balance entre ce que l’aide nous coûte et ce qu’elle apporte à ceux qui en bénéficient. Il ne faut pas se borner à l’idée qu’il n’y a que les grands assassins, terroristes ou traîtres de la nation qui bénéficient de cette prise en charge. Elles permet aussi de protéger les présumés innocents de notre système. Cet angle de réflexion permet de mesurer la nécessité de cette aide, pilier de notre État de droit, par rapport à son coût pour les citoyens.

Pourquoi devrions-nous mettre la main à la poche pour Abdeslam ?

Certains rétorqueront que ce n’est pas la question du coût pour le contribuable qui pose problème, mais le principe de payer ne serait-ce qu’un centime pour la défense d’un terroriste, d’un monstre.

Le fameux « par principe » : la clé pour sortir d’une impasse ou d’un sujet complexe. S’il est nécessaire d’accompagner les familles touchées par le Bataclan dans leur deuil, les principes fondamentaux de la présomption d’innocence et son corollaire, le droit à une défense pleine et entière, ne peuvent pas être bafoués si facilement. Le fait que ce terroriste présumé soit défendu par un avocat considéré comme l’un des meilleurs dans son domaine, permettra à la fin de cet épisode judiciaire – qui durera plusieurs années, certaines estimations vont entre 3 et 5 ans selon les recours – de pouvoir affirmer qu’il a été défendu conformément aux règles d’un Etat de droit, et c’est bien en ce point que l’on peut s’affirmer comme des personnes bien plus civilisées que quelques pébrons armés.

Pour Maître Berton, la bonne ou la mauvaise affaire ?

Ce serait bien trop simple de pouvoir se positionner sans nuance sur le (très) lourd dossier qui attend Franck Berton. Considéré par ses pairs comme un ténor du barreau, c’est-à-dire un avocat reconnu pour ses compétences, son professionnalisme et son éloquence. Il est un habitué des prétoires et des grandes plaidoiries, notamment celles sur des affaires médiatisées comme lors du procès Outreau.

Il n’a donc pas besoin de se faire de la « pub » en pavoisant d’avoir un client souvent qualifié d’indéfendable. Outre le fait que tout le monde est défendable dans un Etat de droit, la défense de Salah Abdeslam ne va pas s’enrichir. Elle va même perdre pas mal d’argent du fait de la complexité du dossier et du temps consacré à la lecture des pièces, de l’étude de celles-ci jusqu’aux incontournables actes de procédures qui, notamment dans ce genre de dossier, sont d’une lourdeur aussi absolue que nécessaire.

En plus, faut bien avoir à l’esprit que cette affaire peut effrayer certains de ses clients, et ceux-ci pourraient décider de ne plus recourir à ses services de peur de voir leurs noms associés à l’avocat d’Abdeslam.

Cette “violence publique” qui est exercée envers le présumé terroriste va également se répercuter sur son avocat. Les lettres d’insultes, de menaces ou de mort, si elles peuvent être relativement ignorées,  vont être monnaie courante pour l’avocat lillois. Ce n’est donc pas tout à fait la situation que certains vantent dans les médias ou sur les réseaux sociaux…

Nicolas Hatton

Nicolas Hatton

Étudiant en master de Droit Public dans une ville de fou-rvière- j'aime énormément la modération et déteste violemment les généralités. Écrire tant sur le droit que sur le football c'est possible, tant qu'il n'y a pas faute de mise en danger délibérée. Amoureux fou de tout ce qui touche de près ou de loin Alexandre-Génie Astier, je n'oublie jamais que le silence de ces espaces infinis m'effraie.

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