Arts Littérature

Alain Bentolila, le Verbe contre la Barbarie, aujourd’hui

C’est par les mots, que nous parlons. C’est tellement simple à dire, à voir, mais c’est aussi simple de ne pas s’arrêter devant ce constat. Le Verbe contre la Barbarie d’Alain Bentolila prend le temps de s’arrêter sur ce point, et montre à côté de quel monument on passe, sans le voir, à chaque fois que l’on prononce une parole, à la virgule près. Un bon rappel dans ce siècle de la communication violente.

C’est en transmettant [aux enfants] avec autant de bienveillance que d’exigence les vertus pacifiques du verbe que l’on peut espérer qu’ils en viennent aux mots plutôt qu’aux mains.

Une Responsabilité, à la virgule près

 

L’ouvrage de Bentolila, Le Verbe contre la Barbarie, est le moyen d’explorer ce qui se joue à chaque parole, au cœur donc de ce qui fait que nous sommes des humains se bâtissant en communauté, les relations humaines. Bentolila forge le concept fondamental de grammaire responsable. Ce terme ne renvoie pas chez lui à l’ensemble de règles pour une langue donnée mais s’appuie plutôt sur la définition d’une grammaire comme façon de parler, d’agencer ses phrases et de les prononcer.

Cest tellement simple et brillant. Cela revient tout simplement à dire qu’un locuteur, partout dans sa phrase, est responsable de ce qui sort de sa bouche. Est-ce enfoncer une porte ouverte ? Non. C’est là tant une considération morale (dire des gros mots c’est vilain) qu’une considération purement formelle (c’est moi qui agence les mots en vue d’un effet attendu).

C’est là l’apport du livre. La simplicité trouve de l’importance. Pourquoi responsable ? Dans le sens où l’acte de s’adresser à quelqu’un, que l’on veuille ou non, parler est une effraction : s’adresser à quelqu’un suscite une réaction, et même la réaction de n’avoir aucune réaction demeure une réaction. La parole est avant tout un rapport de pouvoir, et on ne peut faire autrement que de prendre le pouvoir quand on prend la parole. D’où la responsabilité.

Qu’est-ce à dire que cela ? Parler à quelqu’un c’est le forcer à me laisser une marque de moi, que celle-ci soit recherchée par moi ou non. Si j’insulte quelqu’un, je suis responsable de sa réaction, car j’en suis l’origine. Pour l’intonation, c’est pareil, c’est de ma faute si je prononce mal tel propos et qu’il est mal pris, mal compris. Tout ce qui découle d’une incompréhension de ce que j’ai mal dit est de ma faute.

Le propos de Bentolila, dans les grandes lignes, est donc de remettre la question de l’apprentissage au milieu de la table. Apprendre à manier la langue, c’est apprendre à manier une épée, un pouvoir, que je peux exercer, aussi bien que subir. Autant faire les choses bien.

A l’école de la vie sociale

 

Pour apprendre à bien vivre en groupe (société, famille etc.) l’école est une antichambre nécessaire : les enjeux qui traversent la société y sont déjà présents, à une échelle plus réduite. Bentolila reprend une structure de pensée qui existe déjà chez Confucius, puis chez Humboldt, Rousseau et Hegel. C’est tout l’intérêt d’une classe que de créer une proto-communauté, une première communauté, et c’est tout le désintérêt des cours particuliers.

Le professeur doit, d’une main de maître face à une classe souvent désarmée, montrer l’exemple d’une grammaire qui se sait responsable, pour que l’apprenant, par imitation d’abord, ait un rapport paisible à la langue et à autrui.  Et mine de rien, même en 5ème 1, en cours de Technologie, il y a de la grammaire responsable. Malgré les lacunes évidentes des gouvernements successifs, l’enseignement apparaît comme la priorité des programmes de certaines politiques.

En effet, dans l’école se joue rien de moins que le futur rôle de l’écolier, puis du collégien, puis du lycéen, dans la société. Tout un réseau de grammaires responsables s’est déployé pour faire du plombier un plombier, du facteur un facteur, et du professeur un professeur. Dans cette optique, avoir des professeurs satisfaits et satisfaisants est crucial pour l’harmonie d’une société. C’est sans doute dur à croire et bête à dire, mais la société se joue dès l’apprentissage de la parole, dès la cour de l’école.

Il apparaît donc dangereux de vouloir supprimer des postes de professeurs. Si la source n’est pas bonne, ce qui sort du robinet ne l’est pas plus. L’éducation n’est donc ni de gauche ni de droite, elle est simplement importante. Tout programme politique sans l’éducation en clef de voûte est un programme dangereux : on laisse la place à une violence du verbe qui préfigure la violence physique. Se priver de professeurs, rendre la fonction rédhibitoire, c’est donner tout le terreau nécessaire à une grammaire irresponsable dans les salles de classe.

La société se joue dès la case 2 de la marelle est en enjeu politique. Si on extrapole ce que dit Bentolila, il apparaît que le délinquant n’est tel que suite à un réseau de différentes grammaires irresponsables, ce qui l’a amené à faire des choix déséquilibrants pour une société qui aurait pu bien le former. Sa grammaire devenue irresponsable provoque des actes irrévocables.

La racine de la radicalisation

 

Le titre de l’ouvrage évoque après coup une terrible actualité, qui pourtant n’en était pas une en 2007, l’année de parution. Sans doute la nécessité de ce qui y est dit est encore plus pressante.

L’enjeu de la langue, de la grammaire responsable, est donc celui de l’enseignement. La radicalisation montre cela avec beaucoup de puissance. Il est démontré que les phénomènes de radicalisation se superposent avec les phénomènes de déserts scolaires. De là à dire que l’un entraîne l’autre, il n’y a qu’un pas, qu’il est facile à franchir. Le concept de grammaire responsable n’est rien d’autre que le fait non seulement de pouvoir vivre ensemble mais surtout de vouloir vivre ensemble. L’enseignant a donc pour mission de permettre aux élèves de pouvoir vouloir vivre ensemble. Un État sans l’éducation et un usage harmonieux de la grammaire responsable au cœur de ses priorités est un État qui ne compte s’attaquer au problème de la radicalisation qu’une fois après l’avoir permis. Si cela est conscient, on appelle cela de l’hypocrisie.

Quel aspect de la radicalisation peut donc éclairer Bentolila ? On peut, sans engager l’auteur, juxtaposer l’actualité et le contenu du concept. L’aspect que le propos de Bentolila peut mettre en lumière est seulement que l’éducation est une arme contre cette radicalisation. Une nouvelle fois, dire cela semble assez simple, mais cela ne coule pas forcément de soi.

Que montre la punition de la radicalisation ? Le retard de l’État sur l’individu. En réalité, dans n’importe quelle punition par le droit, c’est surtout l’incapacité de l’État à empêcher l’acte particulier de se déployer. Le droit n’est qu’une réaction qui s’applique une fois trop tard. Il faut donc pour l’État la possibilité de prévenir avant que l’acte particulier ne se déploie. Si la fiche S ou l’emprisonnement préventif de tous les fichés S pour un crime qu’ils n’ont pas commis divise au nom de la présomption d’innocence, il apparaît plus consensuel d’utiliser l’éducation et la grammaire responsable de tous pour empêcher l’apparition de la radicalisation. L’enseignement permettrait à l’État de combler son retard sur la radicalisation.

 

Finalement, il apparaît que tout est lié : la problématique éthique est liée à la problématique sociale, toutes deux liées à la problématique politique. Il est de l’intérêt de l’État, de la société et de l’individu, d’apprendre à utiliser convenablement le verbe, car ce qui ressort fondamentalement du propos de Bentolila, c’est qu’on est obligé d’être le maître, celui qui parle, mais aussi le sujet, celui à qui on parle.

La langue n’est pas faite pour parler seulement à ceux que l’on aime, mais elle est faite surtout pour parler à ceux que l’on n’aime pas.

Guillaume Vernier

Affamé de soif et assoiffé de faim, je suis empêtré en Master Philo-Allemand mais je suis né prématuré. Il y'a forcément un lien entre ces deux infos. Né en avance, vie en retard, j’ai un vieil esprit dans un corps quasi neuf. Explorateur du dimanche de la distance entre hier et demain, je me dis qu'on peut peut être tomber sur aujourd'hui. Philosophie, Musique, Littérature et Voyage : un poète amateur en bout de course. A noter aussi : Anthropophile à tendance anthropophage. C’est ce que j’aime, les gens. Avec le vin blanc. Et le fromage. Avec du pain. Et Lévinas aussi.

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