Actualité Éclairage

Aristote et le mariage pour tous

Le 10 avril 2017, Neil Gorsuch est nommé juge à la Cour Suprême suite à la proposition de Donald Trump. A travers lui, c’est la pensée John Finnis, son mentor et professeur de philosophie du droit à Oxford qui arrive dans les plus hautes sphères politiques. Le rapport entre Finnis, Gorsuch et Aristote ? Tout. Finnis a comparé récemment la sexualité homosexuelle à de la bestialité, et ce, sur des arguments de Thomas d’Aquin, eux-mêmes, empruntés à Aristote. Pour Finnis, on ne décrirait ce qu’est un homme qu’en disant ce que doit être un homme, et donc en rejetant ce qu’il ne doit pas être. Il y aurait certains hommes qui ne seraient pas des hommes. C’est cet héritage fait d’anti-avortement, d’homophobie primaire qui arrive à cette haute sphère politique. Vous sentez l’urgence de la philosophie ?

En cause : ce que nous sommes

L’homme, pour Aristote, c’est une harpe qui fonctionne bien. C’est sur cette comparaison qu’Aristote questionne l’ontologie, c’est-à-dire la façon d’être propre à chaque être. Aristote veut comprendre, donc il décrit. Il faut comprendre que le mode d’existence d’une harpe est à la fois le même que celui de l’homme, et en même temps différent : chacun existe dans un monde commun (similarité), mais l’un n’est pas l’autre (différence). Cette façon d’être propre à chacune des espèces, c’est l’ergon, une fonction : c’est en réalisant sa fonction d’homme, que l’homme devient homme. Plus simplement, une bonne harpe est une harpe qui forme une bonne mélodie, et l’homme devient un homme quand il agit pour sa fin, la reproduction. C’est une nature-fonction. L’essence de l’homme est donc dans l’actualisation, c’est à dire dans le passage de ce qu’il peut être vers ce qu’il doit être. Une bonne description aristotélicienne de l’homme prend en compte son organe reproducteur pour donner la finalité de l’homme.

Mais alors d’où vient le problème ?

A rester dans des comparaisons peu déterminantes philosophiquement, le problème ne se montre pas crucial. Le problème est qu’au lieu de dire ce qu’est l’homme on dit ce que doit être l’homme : si réaliser sa fin, sa fonction est quelque chose de bon, marcher à côté de la voie serait mauvais. Quelle est la finalité de l’homme ? En un sens, pour Aristote, c’est perpétuer la génération. Donc, avoir une sexualité qui ne permet pas la génération serait mal du point de vue du fonctionnalisme aristotélicien. Finies la sodomie, la masturbation, et toute relation sexuelle seulement pour le plaisir. On avance mine de rien vers le problème que pose fondamentalement le mariage pour tous. Notez juste qu’Aristote, avant d’y voir un problème éthique, y voit un problème ontologique.

« L’émission désordonnée de la semence est incompatible avec le bien de la nature » St Thomas d’Aquin – Somme contre les gentils

Il faut donc passer par St Thomas d’Aquin pour voir le problème pénétrer la sphère de la morale. St Thomas permet la dérivation de ce qui relève du bon ou du mauvais pour l’espèce à ce qui est condamnable moralement et religieusement. C’est pour cela que John Finnis est thomiste avant d’être aristotélicien : pour reprendre l’exemple de la sodomie, le passage par St Thomas dit non seulement le « danger » voire la bestialité pour l’espèce d’une telle pratique, mais en donne aussi son danger pour l’âme dans la morale chrétienne et le salut. La finalité de l’homme a été christianisée dans ce passage de relais. La finalité dans la perspective de St Thomas n’est pas tant celle d’être un homme bon, qu’un bon chrétien.

Dire c’est faire

Le problème fondamental dans l’opposition entre mariage pour tous et la manif pour tous est avant tout de l’ordre de la définition. Dans la perspective aristotélico-thomiste on a bien vu qu’en dernière instance, définir fidèlement la réalité telle qu’elle s’inscrit dans le corps, c’est donc poser sa finalité : une main est ce qui permet la préhension, un organe génital ce qui permet la reproduction etc. Le nerf de la guerre est définitionnel : le mot famille. La lecture thomiste et aristotélicienne donne plus ou moins implicitement cette définition de la famille : structure fondée par le mariage et qui permet d’avoir des enfants, nécessaire pour l’éducation de l’enfant. La finalité du mariage étant l’enfant, il devient impossible à des gens ne pouvant pas en avoir de se marier. Dire, c’est faire de ce point de vue, car le mot « famille » signifie toute cette finalité de mariage et d’enfantement. Cette définition est directement tributaire de l’horrible mélange que font Aristote et St Thomas entre le fait et la norme.

Moralité contre Dogme

Ce qu’il y a de philosophiquement insupportable (n’oublions pas que St Thomas est père de l’Eglise avant d’être philosophe), est le fait que l’on entende décrire la réalité, c’est-à-dire quelque chose de l’ordre du fait, d’observable, au travers de quelque chose qui n’englobe pas toute cette réalité, qui n’est pas observable, qui est une valeur plus qu’un fait. L’inflexion que prend l’ergon, la nature-fonction chez Thomas, fait de lui quelque chose d’encore plus normatif : un tel modèle de définition impose un mode d’être : un homme n’est plus celui qui possède l’organe reproducteur masculin mais celui qui utilise cet organe dans le cadre du mariage pour perpétuer l’espèce et éduquer l’enfant, et inversement pour la femme. Cette définition est insupportable en philosophie puisqu’elle occulte une partie de la réalité qu’elle est censée représenter. Cette pensée tombe dans un paradoxe innommable : si un homme ou une femme n’utilise pas son sexe pour la reproduction, alors il n’est pas homme ou femme, alors qu’il ou elle a l’attribut sexuel qui fait de lui un homme. Le dogme dépasse sans vouloir s’en rendre compte la réalité concrète. Finnis et donc Gorsuch ont une fausse idée de la moralité, ce qui ressort de la comparaison condamnable de Finnis. Fausse moralité car ce n’est qu’un dogme très mal camouflé.

Aujourd’hui

A l’heure où des milliers d’homosexuels sont mis dans des camps en Tchétchénie, attaqués et conspués un peu partout dans le monde, où le droit à posséder pleinement son corps n’est pas universel et seulement soumis à conditions, il est nécessaire de revoir d’où viennent ces points de vue, et pour ceux que cela révolte, de les combattre. Si le destin de l’Homme est de passer à l’acte pour devenir homme, n’est-il pas grand temps que la philosophie elle-même s’actualise et embrasse la réalité de son temps ? Nous ne vivons plus comme hier.

A lire pour approfondir : l’article du Guardian sur Gorsuch et Finnis.

Guillaume Vernier

Affamé de soif et assoiffé de faim, je suis empêtré en Master Philo-Allemand mais je suis né prématuré. Il y'a forcément un lien entre ces deux infos. Né en avance, vie en retard, j’ai un vieil esprit dans un corps quasi neuf. Explorateur du dimanche de la distance entre hier et demain, je me dis qu'on peut peut être tomber sur aujourd'hui. Philosophie, Musique, Littérature et Voyage : un poète amateur en bout de course. A noter aussi : Anthropophile à tendance anthropophage. C’est ce que j’aime, les gens. Avec le vin blanc. Et le fromage. Avec du pain. Et Lévinas aussi.

0 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll Up