Arts Cinéma

« Battle of the Sexes » : une lutte entrée dans la légende

Deuxième film en salle retraçant un match de légende, Battle of the Sexes fait le pari de plonger le spectateur au cœur des années 70 américaines où une véritable lutte féministe est en train de naître. Les deux réalisateurs de Little Miss Sunshine sortent un biopic frais mais politique, d’une justesse rare sans masquer les enjeux. 

En 1973, Billie Jean King alors n°1 mondiale de tennis, décide avec d’autres joueuses professionnelles, de créer la WTA (Women Tennis Association) pour prouver que les femmes méritent autant que les hommes d’être sur un court de tennis. Bobby Riggs, ancien champion des années 1940 saute sur l’occasion pour (encore une fois) créer l’événement et propose à la jeune joueuse un match d’exhibition – qu’il est sûr, comme beaucoup d’hommes, de remporter.

NON, faire un biopic n’est pas chose aisée

On peut penser qu’adapter une année de la vie d’une sportive ne se résume qu’à avaler des dizaines d’images d’archives, et transformer des faits en scénario. Jonathan Dayton et Valerie Faris nous montrent avec Battle of the Sexes que le biopic dépend de bien plus que de simples faits.

La performance d’Emma Stone est incroyable : elle calque sa manière de marcher, de parler et de sourire sur la véritable Billie Jean King. Elle semble même transcendée par le calme et la sérénité qui habitent la grande championne, comme elle l’explique dans une interview. Steve Carell lui, crève l’écran et incarne à la perfection le « Riggs Cricus » qu’on lui prête. Inutile de préciser que la performance des acteurs est donc primordiale dans un biopic. La belle équipe de Battle prend le risque et le transforme en réussite.

La mise en scène est sobre tout en portant bien la patte des deux réalisateurs : Dayton et Faris ne sont pas invisibles de ce film et s’amusent avec les couleurs, mais c’est justement leur subtile présence qui donne aux plans cette légèreté nécessaire pour ne pas oublier les réels enjeux. On n’est pas uniquement face à la révolte de quelques tenniswomen pour une égalité des prix dans les tournois. On est aussi au cœur de la tournée de ces dames dans la première année de la WTA. On est sur le court pour partager les efforts de l’entraînement. On est entre les deux paires d’yeux bleus – ceux de Billie Jean King et ceux de sa coiffeuse, Marylin – qui finiront par se dire autre chose que « quelle coupe veux-tu ? »… Tout (ou presque) est juste grâce à la retenue des deux réalisateurs qui appliquent douceur et subtilité à la découverte de l’homosexualité de Billie Jean.

une lutte qui nécessite plusieurs « plateformes »

« Plateforme » est le terme qu’utilise Emma Stone en interview pour évoquer ce que le court de tennis pouvait représenter pour une sportive comme BJK. Une scène, propice à l’expression mais selon la forme qu’a choisi cette joueuse de talent : la victoire, si possible aussi spectaculaire que celle d’un homme. On se rend alors compte que le film, qui retrace les exploits de cette femme, est lui aussi une plateforme. Le cinéma a toujours eu une place dans l’évolution des mentalités d’une société (que ce soit en tant que précurseur ou témoin) ; Dayton et Faris s’en servent et remettent cette qualité au goût du jour. Il est intéressant de noter que l’Histoire retient la Battle of the sexes II (nom donné aux matchs d’exhibition mixtes) parce que c’est justement celle remportée par BJK, et non la première perdue par Margaret Court, n°1 à l’époque. On voit alors bien que l’image médiatique a un poids décisif dans la postérité des événements

Le but du biopic n’est pas de manipuler les faits pour les faire coller à une thèse, mais plutôt de dégager des faits une ligne directrice, autant artistique que politique. L’équipe de Battle l’a très bien compris et se sert des forces du cinéma pour soutenir la lutte commencée sur un court de tennis. Steve Carell incarne un Bobby Riggs provocateur et suffisant. Il passe la moitié du film à ne pas tenir de propos particulièrement sexiste, pour s’autoproclamer « male chauvinist pig » dès qu’il entre en compétition. Si ce retournement de comportement peut sonner faux, il est en fait expliqué – un peu trop explicitement peut-être – par BJK elle-même, qui le traite de « clown ». Il est là pour le spectacle et dit ce que les gens, et ses sponsors, veulent entendre.

Aux propos honteux et ridicules de Riggs, la salle répond par des rires condescendants, des « oh là là ». Preuve que King a vu clair dans le jeu de clown du tennisman. En revanche, le film explore cette part plus sombre du sexisme – criant à l’époque, aujourd’hui masqué -, ce sexisme qui porte un costume trois pièces et sait profiter des ressources du langage pour paraître courtois. On ne se moque pas de Jack Kramer (Bill Pullman), le promoteur de tournées professionnelles, on en a plutôt peur… Ici aussi on saluera la performance de Pullman, et la direction d’acteur qui l’érige au plus haut du sexisme où il semble indétrônable.   

de 1973 à 2017

Il ne pouvait pas y avoir de « meilleur » contexte social pour sortir ce film. Battle of the Sexes n’est pas un film sur le harcèlement dans le milieu sportif, mais sur le fossé séparant les hommes des femmes sous prétexte qu’elles devraient rester « dans la cuisine ». Bien sûr c’est une coïncidence que la sortie du film se fasse quelques semaines après le scandale Weinstein et l’accueil aurait sensiblement été le même à un autre moment… ce qui montre bien que la lutte pour le respect des femmes à toutes les échelles ne se réveille pas uniquement lors des scandales.

En battant Bobby Riggs, King parvient à légitimer l’égalité des gains dans les tournois professionnels. Cependant, ce principe n’est adopté par l’Open d’Australie qu’en 2000 et par Wimbledon et Roland-Garros en 2007… Le film ne le précise pas, comme pour laisser une impression d’espoir plutôt que d’amertume. Loin de se voiler la face, Dayton et Faris parviennent tout de même à communiquer le travail de longue haleine que représente la lutte entreprise par BJK, et plus largement par toutes les femmes prônant une égale-quelque-chose avec les hommes. En effet, en deux heures, le film englobe une année riche qui comptera toujours 44 ans plus tard.

L’énorme travail des équipes de décoration et de costumes, ainsi que le très bon casting permettent au spectateur de s’immerger presque instantanément dans les années 1970. C’est cette crédibilité immédiate du contexte historique qui permet des répliques incroyablement sexistes… et pourtant déjà entendues. En fait, le film est truffé de remarques, de répliques, de petits gestes – c’est une femme je peux poser ma main sur son épaule et lui parler comme à une enfant – qui forment un tout extrêmement riche et dense dans lequel peut progresser une Emma Stone pas si imposante par sa carrure mais étrangement obstinée.

N’en déplaise à certains, Battle fait écho d’une manière ou d’une autre à notre société actuelle. Jonathan Dayton et Valerie Faris ne se gênent pas pour expliciter le lien entre les deux époques, lorsqu’ils mettent dans la bouche du tailleur de BJK un message d’espoir (un autre) :

Time changes. You should know. You just changed them. Someday we will be free to be who we are and love who we love.

Ainsi ils rappellent indirectement qu’aujourd’hui encore, des athlètes homosexuels doivent protéger leur image de sportif viril en cachant une partie d’eux ; qu’aujourd’hui encore le sport au féminin est très loin d’être l’égal de celui des hommes car moins spectaculaire, ou encore que toute sportive doit faire face à la « double contrainte » : démontrer qu’elle est digne de ses performances tout en maîtrisant son corps pour coller à l’image sociale qu’on lui attribut.

0 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll Up