Arts Théâtre

La Cantatrice chauve, comme c’est curieux !

Le metteur en scène Pierre Pradinas s’est attaqué à un monument de la littérature théâtrale  : La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco. Portée par six comédiens sur la scène du Théâtre de la Manufacture de Nancy pour quelques dates, sa mise en scène a su se saisir de la folie enivrante du texte pour en faire un spectacle haut en couleurs et en émotions. La pièce a été présentée pour la première fois au Théâtre des Noctambules à Paris le 11 mai 1950, et encore aujourd’hui, en cette fin d’année 2016, son charme et sa douceur sont intactes.

 

Une anti-pièce

Tel est le sous-titre donné par Ionesco à sa pièce. Les spectateurs sont donc conviés à assister à une pièce qui n’en est pas une et qui refuse même l’utilisation du terme le plus simple du vocabulaire du théâtre : « pièce ». En 1950, La Cantatrice chauve est un ovni. A peine remis d’Ubu Roi d’Alfred Jarry en 1896, le public parisien est de nouveau ébranlé avec la pièce de Ionesco et connaîtra encore des séismes par la suite avec notamment En attendant Godot de Beckett en 1953…
Le théâtre de l’absurde, Ionesco préfère l’appeler théâtre de « l’étonnement ». Et en ce qui concerne l’étonnement, nous sommes servis. Impossible à résumer, sans parler de personnages qui deviennent dingues et se lancent dans une joute verbale quasi apocalyptique pour finir…par le commencement. La pièce présente en effet une soirée chez les Smith avec les Martin et se clôt sur les Martin s’apprêtant à recevoir les Smith. Les répliques défilent, et telles les vaches regardant le train passer, les spectateurs assistent les yeux écarquillés à la mutation du sens en non-sens. Ou peut-être en anti-sens ?

Vous avez dit absurde?

Ionesco n’accorde pas d’importance à l’action. Son terrain de jeu favori ? Le langage pardi ! Cet outil qui amène à l’aliénation est ici déstructuré pour mettre en exergue son artificialité et le non-sens qu’il contient en lui-même. Ionesco rend évidente l’impossibilité de dire le monde avec l’outil de la parole et de la pensée.
La pièce s’ouvre sur le couple Smith confortablement installé dans son intérieur bourgeois anglais. Les murs, le sol ainsi que le canapé et le fauteuil sont recouverts de motifs psychédéliques aux nuances bleutées. Welcome. Mme Smith débite un flot de paroles sans fin à propos du repas qu’ils viennent de partager, repas devenu mythique avec ses pommes de terre au lard et sa salade anglaise. M. Smith lui accorde en guise de réponse des claquements de langue. Pas très loquace ce M. Smith.

Levé de rideau sur le couple Smith

Les comédiens se parlent, échangent mais c’est une entreprise vaine que de vouloir y comprendre un quelconque sens. Cependant, comme Ionesco le dit lui-même, ce n’est pas son théâtre qui est absurde mais le monde qu’il décrit à travers lui. En ce sens, La Cantatrice chauve, comme bon nombre de ses pièces, est intemporelle car en 1950 comme en 2016, l’absurdité du monde n’est certes pas la même, mais elle est toujours présente. La saisir ou être saisi, à vous de choisir. Au fil des années, nos sociétés ont permi de changer l’apparence de cet absurde et de lui proposer de nouvelles incarnations. Cet absurde, c’est toi, c’est moi, c’est nous.

Quand la magie folle opère

Pierre Pradinas s’est emparé de la folie du texte de Ionesco et l’a projetée sur scène à travers une mise en scène puissante de beauté et transpirante d’humour. L’absurde est à fleur de peau des comédiens, à peine caché derrière chaque réplique, il explose sur scène, et la salle rit à l’unisson. L’apothéose se produit dans la dernière demi-heure, plus rien ne semble être maîtrisé, et pourtant quelle somptueuse performance collective ! Les répliques s’enchaînent, les comédiens sont des électrons libres sur scène, ça saute, ça hurle, ça danse, ça chante. Une véritable bulle de joie.

Romane Bohringer, Stephan Wojtowicz, Aliénor Marcadé-Séchan et Matthieu Rozé

Romane Bohringer est absolument époustouflante, exquise dans le rôle de la bonne petite bourgeoise anglaise sur laquelle glisse le monde sans qu’elle n’y comprenne quoi que se soit. Tantôt ivre de bonheur, tantôt sur les nerfs, la comédienne navigue entre les émotions comme elle navigue entre les styles avec Pierre Pradinas, metteur en scène auquel elle a « adhéré comme à un parti politique ». Le duo signe avec La Cantatrice chauve leur huitième collaboration artistique.

Romane Bohringer, admirable dans le rôle de Mme. Smith

Les autres comédiens Aliénor Marcadé-Séchan (Mme Martin), Matthieu Rozé (M. Martin), Thierry Gimenez (Le Capitaine des pompiers) et Stéphan Wojtowicz (M. Smith) sont eux aussi brillants ; chacun à leur manière ils apportent la sensibilité qui reflète un trait particulier de l’absurde. Tous ensemble, ils incarnent la décadence du monde, de nos sociétés, comme ce M. Smith qui apparaît comme faussement insensible au luxe de sa vie mais qui ne pourrait véritablement pas s’en passer.
L’originalité de cette mise en scène de Pierre Pradinas réside aussi dans l’attention qu’il porte aux didascalies. Celles-ci ont en effet un nom : celui de Julie Lerat-Gersant. La comédienne joue à la fois Mary, la bonne des Smith, et elle donne de temps à autre la parole aux didascalies, apportant sur scène un humour réservé initialement aux lecteurs.

Le théâtre serait donc cet art capable de donner vie à l’absurde ? Eugène Ionesco s’était posé la question et avait commencé à y répondre en écrivant La Cantatrice chauve ; Pierre Pradinas et ses comédiens ont tenté de poursuivre la réflexion en apportant leur interprétation et c’est réussi.

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