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Contestation du Rif : un nouveau printemps arabe ?

28 octobre 2016. La province d’Al Hoceima, dans le Rif marocain, est dans la rue après la mort de Mouhcine Fikri, poissonnier broyé par une benne à ordures en tentant d’empêcher la saisie de son stock. Sept mois plus tard, les manifestants continuent de dénoncer le chômage, la corruption, le manque de services sociaux. Avec l’arrestation de l’activiste et leader Nasser Zefzafi, le 29 mai, les autorités espèrent le rétablissement du calme. Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Panthéon-Sorbonne et spécialiste du Maghreb, nous éclaire sur le Rif, épicentre des tensions au Maroc. 

En jaune, le Rif, région du Nord du Maroc. En rouge, les frontières de l’ancienne République du Rif (1921-1927). Source : Wikimedia Commons

Une insoumission historique

 

Le Rif, région du nord du Maroc, est réputé frondeur. « Il y a un passif historique », explique Pierre Vermeren, professeur d’Histoire contemporaine et spécialiste du Maghreb. « Le Rif était relativement libre et indépendant au XIXème siècle, puis soumis par la force de la conquête. » Dans les années 1920, la guerre du Rif devient l’épisode le plus meurtrier de la pacification du Maroc. Lorsque ce dernier devient indépendant en 1958, le territoire est intégré de force au royaume, avec l’aide de l’armée française. « Il en est resté un sentiment d’insoumission. » En 1984, Al Hoceima se soulève lors des « révoltes du pain », déjà pour protester contre le manque de services sociaux. Près de trente ans plus tard, en 2011, la principale ville de la région sera aussi marquée par le printemps arabe : cinq personnes perdront la vie dans l’incendie d’une banque. « La chronologie est disparate, mais le Rif est toujours un épicentre des manifestations et des tensions internes au Maroc. »

Une forte identité

Les raisons de la grogne ne sont pas seulement historiques. « Le Rif a une forte identité, liée à des facteurs géographiques, culturels et linguistiques [on y parle berbère, le reste du Maroc étant majoritairement francophone et arabophone]. C’est la seule région méditerranéenne, assez marginale par rapport à l’espace marocain, et la plus densément peuplée. Culturellement, la comparaison du Rif avec la Corse serait assez pertinente. » Les inégalités, enfin, y sont très marquées : les taux d’analphabétisme, de chômage, d’accès à l’eau et à l’électricité sont tous inférieurs à la moyenne nationale. Jusqu’aux années 1990, la population émigrait vers l’Espagne pour trouver le travail qu’il n’y avait pas au pays. Mais, depuis le 11-Septembre et la crise financière de 2008, « l’émigration est bloquée, les jeunes générations ne peuvent plus bouger. Ca entretient le chômage. »

L’émergence du mouvement Hirak al-cha’abi

En octobre, un poissonnier, Mouhcine Fikri, est broyé par une benne à ordures alors que les autorités saisissent son stock. Sa mort met en lumière la pauvreté sociale et donne naissance à Hirak al-cha’abi (“la division de mobilisation” (ndlr.)), à l’origine de huit mois de manifestations. Les revendications : plus de services sociaux, plus d’emplois, mais aussi moins de corruption. « C’est un thème très porteur dans les manifestations, notamment à cause de la contrebande. » Une figure de proue émerge rapidement : Nasser Zefzafi, chômeur de 39 ans devenu activiste. Le 26 mai, il interrompt l’imam d’Al Hoceima pendant un prêche pour critiquer le makhzen, le pouvoir marocain. Après trois jours de cavale, il est arrêté aux côtés d’une vingtaine d’autres manifestants. « En arrêtant les meneurs, les policiers espèrent une réduction de la virulence des manifestations. Sur le fond, les causes ne changent pas. Je pense que cela va surtout dépendre du mouvement lui-même, de l’attitude des autorités vis-à-vis des prisonniers, et des réponses apportées. D’ailleurs, le gouvernement a annoncé un investissement de 900 millions d’euros dans la région. » Le 31 mai, les manifestations ne s’étaient pas taries. Peut-on pour autant envisager un soulèvement plus large, un printemps marocain ? « Tout peut s’envisager. Depuis 2011, une certaine forme de liberté d’expression s’est accentuée, mais l’information reste très contrôlée, très verrouillée. Un printemps marocain impliquerait des circonstances particulières ainsi qu’un choc extérieur, pas en vue pour l’instant. »

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