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Émile Friant, la peinture photographique

C’est peut-être un des peintres naturalistes les plus talentueux de sa génération. C’est un artiste à l’image du bouillonnement artistique, intellectuel et technique qui bouscule la France aux XIXème et XXème siècles. Il a ce coup de pinceau qui fait plonger au coeur de la scène peinte quiconque pose les yeux sur ses toiles. Le musée des Beaux-Arts de Nancy lui consacre jusqu’au 27 février 2017 une exposition rétrospective, retraçant sa vie artistique, de ses plus jeunes esquisses à ses plus grands succès. J’ai nommé, Émile Friant. 

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Portrait d’Émile Friant, vers 1887, photographie Nancy, Musée de l’École de Nancy, Fonds Corbin

Émile Friant, qui es-tu?

Émile Friant Le dernier naturaliste?, tel est le nom de l’exposition consacrée au peintre lorrain né à Dieuze en 1863. L’annexion de la Moselle en 1871 oblige sa famille à venir s’installer à Nancy en 1872. Le petit Émile est déjà un passionné du crayon et du papier ; confirmation à l’adolescence lorsqu’il peint ses premiers autoportaits. Déjà, un certain talent pour la reproduction fidèle des traits, des teintes, des expressions, laisse présager une carrière de grand peintre, naturaliste qui plus est. Ne perdant pas de temps, Émile Friant entre très tôt à l’École nationale supérieure d’art et de design de Nancy. Il y suit un apprentissage rigoureux, avec l’accent mis sur le dessin de nus antiques, dans l’optique de maîtriser les proportions corporelles à la perfection.

Discophore, 1877, fusain sur papier

Discophore, 1877, fusain sur papier

Le dessin fut pour Émile Friant – comme pour tout autre peintre suivant une formation classique d’ailleurs – une étape essentielle dans l’élaboration et la recherche de son style. Une fois la maîtrise du dessin de corps antiques acquise, plus aucun obstacle artistique ne semble se poser devant le jeune Émile Friant, avide de travail, de progression et de perfection. Le soin apporté à ses dessins au fusain témoigne de l’hyperréalisme recherché par le poulain de Théodore Devilly, disciple d’Eugène Delacroix. Rien que ça.
Travailleur décidé, Émile Friant entre à l’École des Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de l’artiste Alexandre Cabanel, l’un des plus grands peintres académiques du XIXème (il réalisa entre autre La Naissance de Vénus). Rien que ça bis.

Succès, bienvenue à toi

Émile Friant arrive second au Grand prix de Rome en 1883 avec Oedipe maudissant son fils Polynice puis échoue à ce même prix les deux années suivantes. Malgré cela, le succès est présent ; importantes sont l’admiration et la reconnaissance des Salons parisiens dans lesquels il est exposé.
L’année de 1889 est une année décisive dans la carrière artistique d’Émile Friant. Le peintre, alors âgé de vingt-six ans, obtient le Prix Spécial du Salon et la médaille d’or à l’Exposition Universelle pour le tableau intitulé La Toussaint. Félicitations Monsieur Friant.

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Initialement, La Toussaint fut achetée par l’État pour le musée du Luxembourg à Paris. Le tableau a ensuite élu domicile au musée des Beaux-Arts de Nancy en 1932, date de la mort de son auteur. Presque mouvants, les personnages tous vêtus de noir se rendent au cimetière de Préville à Nancy le jour de la Toussaint et s’apprêtent à passer devant un mendiant, isolé dans le partie gauche du tableau. L’arrière plan, presque blanc à cause du soleil perçant les nuages, met en valeur ce groupe de fidèles, rendus de manière quasiment photographique par le peintre. Le mouvement initié par leurs pas ainsi que les vibrations de leurs vêtements, que l’on peut presque ressentir, donnent une impression de peinture immédiate, comme si l’image était saisie instantanément et directement projetée sur la toile. La photographie n’est d’ailleurs pas totalement étrangère à l’oeuvre puisque les visages ont été savamment étudiés et travaillés en atelier à partir de photographies.

Toujours en 1889, Émile Friant est promu Chevalier de la Légion d’Honneur par le président alors en exercice, Sadi Carnot, et devient membre de la Société des Artistes Français, salon créé en 1663 par Colbert sur les ordres de Louis XIV, qui expose tous les ans les oeuvres d’artistes français, au Grand Palais à Paris depuis 1901. Toujours plus Émile.

Il est important de souligner que bon nombre de ses succès ont été réalisés avant cette année de 1889, comme Les Canotiers de la Meurthe (1887), Jeune Nancéienne dans un paysage de neige (1887) ou encore Les Amoureux (1888) pour ne citer qu’eux. La médaille d’or à l’Exposition Universelle n’est alors qu’une confirmation du talent incontestable d’Émile Friant et va l’encourager à poursuivre toujours plus loin sa démarche naturaliste. Mais d’ailleurs, qu’est-ce que la peinture naturaliste ?

La réalité au bout du pinceau

Pour faire simple, le naturalisme en peinture, c’est comme le naturalisme en littérature excepté que l’artiste s’exprime avec de la peinture sur une toile plutôt que des mots sur du papier. Vous suivez ? Aussi, le peintre naturaliste reproduit de manière mimétique la réalité, avec une insistance sur le motif qui se doit d’être central.

Un naturalisme… impressionniste

À ces conventions artistiques, Émile Friant va ajouter sa touche personnelle : parvenir à allier netteté et précision naturaliste des motifs et légèreté et mobilité impressionniste des décors, très souvent naturels. Tout un art me direz-vous. En effet vous répondrais-je.
Notons que l’impressionnisme est un mouvement pictural qui est très actif durant toute la deuxième moitié du XIXème siècle, rencontrant ainsi le naturalisme, actif surtout de 1880 à 1900.

Dans son oeuvre Les Souvenirs (1891), Émile Friant peint une scène de veuvage avec au premier plan une femme, le regard figé sur son alliance, tandis que des enfants s’amusent à pêcher au second plan. C’est ici le traitement de la lumière qui donne un aspect impressionniste à cette toile. Émile Friant a fait le choix de baigner ses sujets dans une lumière éclatante et radieuse, traitement semblable à certaines toiles de Claude Monet ou Auguste Renoir par exemple.

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Les souvenirs, 1891

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Les Amoureux, 1888

Le musée déplore à ce jour un nombre inestimable de coeurs s’attendrissant de manière plus ou moins émotive devant ce tableau… Effectivement, Les Amoureux est sans doute la toile la plus connue d’Émile Friant, admirée pour la pureté et la tendresse amoureuse qui émane de ce jeune couple. À travers ce tableau, Émile Friant est parvenu à dépasser le réel en intensifiant l’éphémère existence de ce regard échangé pour le rendre symbolique. Ce regard, d’une sensiblité palpable, prend tout son sens dans ce cadre champêtre, entre verdure chatoyante et feuilles orangées annonçant déjà l’automne. Le cadre bucolique s’approche du mouvement impressioniste, mais la finesse du détail, comme la peau de la jeune femme, rosée par le regard de son amoureux posé sur elle, confirme parfaitement le naturalisme de la toile.

La peinture naturaliste se reconnaît aussi à ses sujets. Effectivement, les peintres naturalistes s’intéressent aux scène du quotidien, à l’univers du peuple, des paysans, des prolétaires. C’est à ce moment que le spectre d’un autre Émile, Zola cette fois-ci, doit venir vous hanter : l’écho avec l’écrivain naturaliste est en effet flagrant, lui qui a écrit sur le monde prolétaire avec notamment Germinal, L’Assommoir ou encore La Bête humaine.

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Les Buveurs, 1884

Ce tableau pourrait être l’illustration picturale parfaite du roman L’Assommoir d’Émile Zola. Ce tableau de Friant représente en effet deux ouvriers se partageant une bouteille de vin à l’heure du déjeuner. Le parallèle est possible avec le roman si l’on s’intéresse au personnage principal, Coupeau, un zingueur exemplaire finissant par tomber dans les méandres de l’alcool, comme bon nombre de ses camarades.

Un repas entre amis en été, tel est le sujet du tableau intitulé Les Canotiers de la Meurthe (1887), sujet hautement banal mais excellement traité. Une fois de plus, c’est le naturel de la scène qui est époustouflant. L’aspect photographique du tableau est remarquable, tant les mouvements des canotiers sont comme suspendus dans l’espace et le temps, figés sur la toile par la capture de ce moment éphémère et passager.
En 1881, Auguste Renoir peignait Le déjeuner des canotiers, autre façon de peindre, portée davantage sur les empâtements de peinture, les confrontations de couleurs vives, les impressions d’animations motivées par les traces apparentes de pinceau.

La peinture d’Émile Friant est d’une beauté délicate, légère dans ses teintes comme dans ses motifs, admirable par son détail et son sens du mimétisme, saluée par beaucoup pour sa richesse et son élégance. Le musée des Beaux-arts de Nancy a su la mettre en valeur avec brio ; elle est a découvrir ou redécouvrir jusqu’au 27 février 2017.

Renseignements pour horaires et visites guidées sur http://mban.nancy.fr/ .

Lola Schidler

Yo ! Certes Lola ne rime pas avec littérature, shoes, musique, hippopotame, chemise, booty shake, théâtre, chaussettes et humour, mais ces quelques mots sont essentiels pour moi. En espérant qu'ils le deviennent un jour pour vous.

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