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Exposition Cézanne à Orsay : une invitation aux visages

Divague revient pour vous sur l’exposition consacrée à Cézanne et ses portraits au Musée d’Orsay jusqu’au 24 septembre. Mais comme à Divague on vous met toujours un petit supplément parce qu’on est comme ça, on vous ajoute, très légèrement une dose de philosophie. Beaucoup d’art, un peu de philo. En avant.

 

Une chronologie qui prend tout son sens

Le travail de John Eiderfeld, conservateur au MoMa, de Mary G. Morton de la National Galery of Art de Washington et de Xavier Rey, directeur des musées de Marseille se résume par la proposition d’un parcours chronologique. On commence donc avec les portraits que Cézanne fit dans sa jeunesse des années 1860 jusqu’à la fin de sa vie. C’est là un choix simple qui prend alors tout son sens : le spectateur découvre l’évolution de Cézanne presqu’en même temps que Cézanne se découvrait lui-même dans sa peinture.

C’est parce qu’avant tout, la peinture est pour Cézanne le chemin initiatique pour découvrir qui il est. Le style du début est une férocité de la matière, une frontalité de l’espace. Une chose brutale qu’il qualifie lui-même, concernant la période 1862 – 1870 de « couillarde ». Fondamentalement, c’est durant cette période qu’il cherche à s’affirmer face à un père qui veut le voir avocat. Cézanne est pris dans cet étau : un art qui l’appelle et une carrière ordonnée qui le convoque. Les à-plats répétés de peinture montrent la même violence que le monde patriarcal et l’académisme pictural lui renvoient.

L’esquisse puis le portrait d’Achille Emperaire, refusé par le Salon en 1870 montrent bien que Cézanne, en dépit de ses capacités à se plier à l’académisme, s’y refuse et donne une importance particulière au visage, plutôt qu’au corps, assez difforme.

Cette chronologie se poursuit après ces années-là, où, apaisé il adopte tant un style plus pacifié que des sujets différents. En effet, la succession de salles voit disparaître la figure emblématique et exigeante de l’oncle pour laisser apparaître des séries sur Mme Cézanne ou des figures archétypales comme des paysans. Accepté dans sa profession, il s’y consacre avec soif. Cézanne peint. Il délaisse ce qui l’entoure pour le peindre tel qu’il l’a délaissé. Le regard perdu et la présence absente de Mme Cézanne dans nombre de portraits en témoigne. Cette chronologie permet donc de lire Cézanne comme Cézanne s’est découvert, étapes après étapes.

 

Se chercher en se montrant et se montrer en se cherchant

Cette évolution dans la peinture, aux confins même du style montre une recherche de Cézanne par Cézanne. Nous faisons ici l’hypothèse que la peinture, toutes proportions gardées, fut pour le peintre un moyen de se positionner dans le monde en tant qu’individu. La figure de l’oncle est importante chez le Cézanne des jeunes années. Il y incarne le patriarcat et la destinée que le père de Cézanne eût pour lui : cette exposition propose à deux salles d’intervalle deux tableaux assez similaires.

Portrait de l’oncle au bonnet blanc puis Portrait de l’artiste au bonnet blanc. On comprend l’évolution de l’intimité et la construction de soi de Cézanne par l’art. C’est ici bonnet blanc et blanc bonnet.

On voit bien le parallèle. En peignant dans sa jeune période son Oncle au bonnet blanc, Cézanne peint ce patriarcat oppressant qui lui dicte son avenir. Ça se fait par des à-plats de peinture violents. En peignant en 1881 son Portrait de l’artiste au bonnet blanc, Cézanne se peint dans la peau de cet homme qui a forgé son enfance. Ça se fait par un style plus apaisé.

Bien qu’il ne soit pas devenu avocat comme on l’exigeait de lui, Cézanne montre un apaisement quant à sa propre existence. Cette exposition, permet réellement de découvrir de tels parallèles. La linéarité de la chronologie ne montre pas explicitement ces échos dans l’œuvre de Cézanne, mais laisse à la sensibilité de chacun de les voir. En effet, ce n’est pas parce que les commissaires ont choisi une organisation temporelle que le spectateur ne peut pas comprendre des dynamiques qui transpercent littéralement l’évolution de Cézanne. Au-delà de cette chronologie, le choix des pièces exposées s’est fait parmi plusieurs centaines de portraits. Il y a donc un choix précis des commissaires, et ce travail permet de tels parallèles.

 

« L’aboutissement de l’art c’est la figure »

Mais alors pourquoi le portrait ? Pourquoi chez Cézanne, souvent, cette importance de la figure au détriment d’une représentation concrète du fond ? Toutes ces questions ne sont pas posées uniquement par Cézanne, mais il faut avouer que l’œuvre du peintre permet d’y répondre d’une belle façon.

On a essayé de dire jusqu’à présent que la peinture de portrait avait chez Cézanne une importance identitaire. Et c’est vrai. Emmanuel Levinas, dans Ethique et Totalité, démontre ce qu’est un visage, du moins démontre ce qui est perçu du visage. Par exemple, tel qu’il est représenté par Cézanne, ce qui est représenté est infiniment moindre que ce que ce visage nous dit : on ne comprend qu’une infime partie de ce que nous dit un visage. Le regard absent de Mme Cézanne est parfait pour expliquer cela. La peinture interroge ce visage, et c’est pour cela que l’art s’évertue à la représentation du visage, pour tenter tant bien que mal de percer le secret de celui-ci. L’art du portrait ne peux pas répondre aux questions qu’il pose. Mais c’est là toute sa beauté.

Portrait de Mme Cézanne

Dans le Portrait de Mme Cézanne, cette absence-présence du personnage montre parfaitement que quoi que l’on fasse, quelque chose nous échappe de ce regard. L’exposé de Levinas sur le regard – tant philosophique qu’éthique – ne porte pas à proprement parler sur l’art. On y oublierait cette exposition.

Courez-y, allez-vous y faire un avis jusqu’au 24 septembre au Musée d’Orsay et revenez nous-en parler.

Guillaume Vernier

Affamé de soif et assoiffé de faim, je suis empêtré en Master Philo-Allemand mais je suis né prématuré. Il y'a forcément un lien entre ces deux infos. Né en avance, vie en retard, j’ai un vieil esprit dans un corps quasi neuf. Explorateur du dimanche de la distance entre hier et demain, je me dis qu'on peut peut être tomber sur aujourd'hui. Philosophie, Musique, Littérature et Voyage : un poète amateur en bout de course. A noter aussi : Anthropophile à tendance anthropophage. C’est ce que j’aime, les gens. Avec le vin blanc. Et le fromage. Avec du pain. Et Lévinas aussi.

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