Cinéma

Fuocoammare : mettre « le feu à la mer » européenne en un documentaire

Divague a eu la chance d’assister à une projection-rencontre avec le réalisateur Gianfranco Rosi qui signe son cinquième documentaire. On revient sur le film riche et poignant qui a remporté l’Ours d’Or à la Berlinale 2016 (le plus prestigieux prix de ce festival), ainsi que sur la petite rencontre qui nous a fait découvrir un personnage impliqué et redécouvrir le problème sous un autre angle.

Synopsis

Samuele est un jeune italien de douze ans, au quotidien normal : il va à l’école, joue au chasseur avec son ami, apprend la pêche avec son oncle. On est avec lui, sur la terre comme sur la mer, puisqu’il habite une île, celle de Lampedusa. Depuis une vingtaine d’années, cette île, jusque-là inconnue du reste de l’Europe, fait face à une grande médiatisation. En parallèle de ce jeune personnage, un autre quotidien, beaucoup moins normal et beaucoup moins enfantin (malgré l’âge de certains) : celui des milliers de migrants – 400 000 en vingt ans pour être précis – qui traversent le Canal de Sicile pour fuir leur pays.

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Qu’est-ce qu’un documentaire ?

Trop effacé du paysage cinématographique – l’offre ne représente qu’une centaine de films sortis en salle par an – le documentaire est un genre qui souffre de son aspect intellectuel. Pourtant, plus on en regarde et plus on en vient à penser que ce genre mérite une place plus assumée dans les salles de cinéma. La phrase la plus simple et la plus juste qui définisse le documentaire est sûrement celle de Jean Vigo : « un documentaire est un point de vue documenté »: d’une part, il est informé, juste, en opposition à certains films pouvant véhiculer de faux propos. D’autre part et surtout, la seule distinction entre un film documentaire et un film de fiction est la présence d’un point de vue. De même, le documentaire s’éloigne du reportage en ce sens qu’il ne prétend pas à l’objectivité mais affirme sa subjectivité : le regard du réalisateur. Pas besoin d’un thème grave ou d’un engagement politique exacerbé, seulement d’une vision personnelle qu’on tente de partager.

L’île comme lieu de rencontre

Le travail de Gianfranco Rosi commence toujours par une rencontre avec un lieu fort, ce qui se répercute sur ses recherches pré-tournage – il a passé plus d’un an à Lampedusa dont quelques mois sans tourner un seul plan afin de se faire accepter des habitants et des militaires. La thématique de la rencontre est très présente dans son dernier film et se manifeste à plusieurs niveaux. Le premier et le plus évident est celui de la rencontre entre le réalisateur et Manuele, entre le spectateur et Manuele. Ce jeune homme devient le pont entre les habitants de l’île que nous ne connaissons pas et notre quotidien de spectateur. Manuele n’est pas acteur mais son tempérament lui permet, à son jeune âge, d’être très à l’aise face à la caméra de Rosi et son personnage nous transmet ainsi beaucoup d’émotions tout en étant d’un naturel impressionnant.

Il y a bien sûr la rencontre entre le réalisateur et les migrants, filmés tantôt dans un gros plan muet mais qui en dit beaucoup (trop), tantôt en plan d’ensemble pour laisser au spectateur le temps d’apprécier le nombre démesuré qu’ils représentent. De manière paradoxale, une rencontre est absente du film, et ce volontairement : celle entre habitants de l’île et les migrants. Hormis le personnage du médecin qui entre en contact avec les migrants par sa fonction, le film insiste par une cohabitation sectorisée : le montage dépeint deux univers qui semblent indépendants et qui n’auraient que la géographie comme point commun. A cette question souvent posée lors d’interviews, Rosi répond d’un ton sec et assuré « vous avez déjà croisé des migrants ? ». Silence gênant qui sert de réponse. Le documentariste explique en effet que tout est organisé pour que les deux populations ne se rencontrent jamais. Ainsi les migrants sont interceptés à quelques kilomètres de la côte par la marine, sont transférés directement par des bus et ne passent généralement que deux à trois jours sur l’île avant d’être envoyés vers l’Italie. Si la rencontre avec Manuele est légère et belle, et celle avec les migrants poignante et engagée, Rosi représente clairement l’Europe entière et son immobilisme face à ces migrants qui ne sont que « des ombres avec lesquelles on ne communique pas. »

Soulever des questions sans apporter de réponse

Des images des naufrages de Lampedusa, les chaînes d’information en regorgeaient en octobre 2013. Le défi de Gianfranco Rosi se situait alors ici : montrer le réel tel qu’il est (le problème reste actuel) tout en dépassant la flopée d’images qui a déjà submergé le public. Il dit lui-même que « [son] but n’est pas de délivrer un message ni de faire passer une thèse » car l’enjeu est bien plus étendu quand on a affaire à une question de cette ampleur. Rosi a dû créer un espace le plus grand possible, un endroit où le spectateur pourrait y faire naître l’interprétation qu’il souhaite. C’est de cette manière que Rosi conçoit sa tâche de documentariste et c’est pour cela qu’il filme le quotidien de Manuele par de longs plans contemplatifs. Lorsqu’il filme les migrants en train de jouer au foot ensemble et malgré leurs différentes provenances, il met des visages sur les chiffres, il met des regards sur ces corps. En soi, la question des migrants n’a pas besoin d’être soumise à l’Europe qui en est largement consciente. En revanche, elle a besoin d’une autre approche et de pouvoir toucher différemment les politiques européens qui, selon Rosi, sont les seuls à pouvoir prendre des mesures suffisantes face à ces tragiques appels à l’aide.

Ce documentaire est donc avant tout celui d’une nouvelle vision des choses, d’une humanisation du naufrage – qui passe bien entendu par des scènes difficilement soutenables – d’une exhorte publique aux dirigeants. Gianfranco Rosi montre bien que le pouvoir individuel est nul face à celui des hauts placés, lorsqu’il filme la tante en train de cuisiner, qui s’exclame « pauvres gens ! » en entendant le nombre de morts dans la nuit et reprend immédiatement son plat. Vous l’aurez compris, le documentaire de Rosi est donc chargé d’un engagement politique structuré et affirmé, ce qui ne l’empêche pas de montrer des plans d’une beauté cinglante avec une photographie (pour les amateurs de belles images) époustouflante.

« Capter ce qui est presque invisible »

Quand on lui demande pourquoi il tient à faire à la fois le son et l’image, Rosi répond qu’il veut « tenter de capter ce qui est presque invisible ». Sans chef opérateur (celui qui s’occupe de l’image) ni preneur de son (tâche qui demande pourtant de l’attention pour un son acceptable) il peut créer le seul et unique cadre qu’il désire présenter à ses spectateurs. En s’approchant au plus près des personnages, que ce soit les habitants ou les migrants, il parvient même à se faire oublier. En effet, la caméra ne se fait pas sentir, et pourtant son but est de montrer ce qui peut heurter ; on atteint là un paradoxe entre le visible et l’invisible qui donne une immense profondeur au travail de Rosi. La dureté des images que l’on voit et le problème européen qu’on y associe ne peuvent logiquement faire oublier que c’est un homme qui est allé jusqu’à Lampedusa pour capter ces images et nous les transmettre.

Néanmoins le regard du réalisateur (qui est bien présent, si vous me suivez le documentaire n’existe pas sans un point de vue assumé) ne se fait pas pesant. L’ « invisible » de ce documentaire représente aussi ce défi que s’est lancé le documentariste : faire ressentir des émotions au spectateur tout en traitant d’un sujet délicat. Le but en filmant une cale de bateau remplie de cadavres n’était pas d’horrifier le spectateur et il a donc dû faire de ces plans l’aboutissement d’une réflexion menée jusque là (fin du film). Enfin, la seule touche d’espoir que Rosi apporte à son film est amenée par une évolution lente et imagée : Manuele ouvre le premier plan en chassant l’oiseau et ferme le film et dialoguant avec lui. Là encore, ce choix de montage ne délivre pas un message explicite, mais a sa place dans l’économie du film, ce en tant que balancier dans le monde volontairement aveugle qui nous est présenté.

Ce cinquième film d’une esthétique simple mais puissante et au regard dur (mais nécessaire) est un véritable exutoire politique dans les règles de l’art. Il sera en compétition officielle aux prochains Oscars dans la catégorie documentaire ainsi que dans la catégorie film étranger pour représenter l’Italie ; une décision qui fait débat mais qui lui procurera sûrement une meilleure visibilité.

Sorti en salle le 28 septembre.

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