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Guyane : « On ne fait pas décoller une fusée sur fond de bidonvilles »

On connait sûrement plus de choses sur le centre spatial de Kourou que sur la Guyane elle-même, à commencer par le fait que la Guyane n’est pas une île. Ce pôle d’excellence, d’où décollent les fusées Ariane attise l’attention et l’investissement des pays européens et surtout de la France. Une situation  propre au centre spatial. La Guyane entière, elle, ne reçoit pas autant de bienveillance. Bien qu’il soit un lieu emblématique du territoire, ce pôle riche et moderne fait tâche au milieu de la misère guyanaise.

Mardi 4 avril, des manifestants occupent et bloquent le centre spatial européen de Kourou, d’où sont lancées les fusées Ariane. L’image est simple, plus aucune fusée ne partira de Kourou tant que la situation en Guyane ne décollera pas. Mais le symbole, lui, est plus subtil, il s’agit de montrer ce décalage entre la grandeur du centre et la détresse qui règne en Guyane.

« On ne fait pas décoller une fusée sur fond de bidonvilles. » – François Mitterrand

Ces mots de l’ancien président de la République (1981-1995), sont toujours d’actualité : aujourd’hui, autour du centre spatial, le paysage est loin d’être moderne et prospère. Selon l’observatoire des inégalités, les deux départements les plus pauvres de France sont Mayotte et la Guyane. En effet, en Guyane, près de 25% des ménages vivent sous le seuil de pauvreté, et 20% de la population est allocataire du RSA, contre 7% en France métropolitaine. La population guyanaise est pauvre, et fatalement, il semble là bas très compliqué de se sortir de cette situation et de gagner du pouvoir d’achat. Non seulement le taux de chômage explose sur le territoire – 22% des Guyanais n’ont pas d’emploi – mais en plus, certains produits du quotidien sont vendus en Guyane à des prix plus haut qu’en métropole, en raison du coût de l’importation.

La ville de Mana au nord de la Guyane. photo : Flickr / Bagolina

D’après le CEROM (Comptes Économiques Rapides de l’Outre-Mer), « l’activité spatiale a largement soutenu la croissance du département ». Pourtant aujourd’hui, la population ne semble pas sentir les bienfaits de cette croissance. Les manifestants demandent à bénéficier des retombées économiques du centre. Une somme qui frôle le million d’euros par jour.

Un centre moderne, et puis plus rien

Concernant la modernité du territoire, le constat est le même. Certains participants à la manifestation expriment leur ras-le-bol chez RFI avec des anecdotes plutôt surprenantes : « Quand je prends la route de Kourou pour aller à St-Laurent, je n’ai pas de réseau. Mais c’est ici qu’on envoie les satellites et tout ce qui s’en suit. Ce n’est pas possible ! » Il faut avouer que c’est tout de même le comble, pour un territoire qui envoie des satellites, de ne pas avoir de réseau.

La salle de contrôle Jupiter, un bijou de technologie. photo : Flickr / Dan Sloan

Ces exemples construisent quelques unes des revendications des manifestants qui demandent de l’aide au gouvernement pour pallier le manque de modernisme et la pauvreté qui touchent le département. Mais les revendications ne s’arrêtent pas là, les Guyanais réclament aussi que l’État intervienne pour gérer la crise sécuritaire : la Guyane est le département le plus dangereux de France et 30% des Guyanais se sentent en insécurité. Ou encore la crise au niveau de l’éducation – 20% de la population est touchée par l’illettrisme.

Intervention de l’Europe ?

En bloquant le centre spatial, les manifestants espèrent interpeller à nouveau le gouvernement, qu’ils accusent d’être à l’origine du retard de la Guyane, pour qu’il agisse. Mais depuis le refus par les Guyanais du plan d’aide d’un milliard d’euros proposé par ce gouvernement, les négociations ont toutes échouées. Les protestataires  demandent plus du double. Le gouvernement a refusé cette surenchère, la grève est maintenue et le chances de résolutions s’amenuisent.

Seulement voilà, le centre de Kourou est au service de l’Agence Spatiale européenne. Autrement dit, la France ainsi que d’autre pays d’Europe, profitent du complexe et de ses retombées économiques. La menace d’un nouveau blocus du centre par les manifestants affecte ainsi la France, et ses collègues européens. Certains experts rêvent à une solution européenne et à un plan d’aide provenant de tous les États qui développent leur activité spatiale depuis Kourou, pour la Guyane.

Une solution quelque peu utopiste mais qui pourrait s’imposer au vu de la détermination des Guyanais à faire bouger les choses. Mardi, ils étaient plusieurs dizaines de milliers rassemblés au pied du centre spatial luxurieux de Kourou.

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