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INTERVIEW | Michel Hazanavicius et Louis Garrel : les redoutables

Michel Hazanavicius et Louis Garrel font leur rentrée avec Le Redoutable, film réussi autour de la figure du réalisateur de la Nouvelle vague, Jean-Luc Godard. Le scénario se concentre sur une partie précise de la vie de Godard : les révoltes de mai 1968 et, comme si c’était lié, le déclin de son histoire d’amour avec Anne Wiazemsky. Autour d’un thé pomme d’amour pour l’un et d’un Perrier rondelle pour l’autre, Divague vous propose l’interview des deux artistes, réunis pour la première fois au cinéma.  

Vous disiez dans une de vos interviews au festival de Cannes que vous aviez envoyé le scénario de votre film à Jean-Luc Godard et que vous n’aviez pas eu de réponse. En avez-vous reçu une depuis ?

Michel Hazanavicius : « Je n’ai pas reçu de message de félicitations donc je pense qu’il ne l’a pas vu (rires). Il faudrait lui demander pourquoi mais vous savez ce n’est pas quelqu’un qui est en prise avec la vie sociale de manière très forte. »

Le film est réalisé à partir de la biographie de l’ex-femme de Godard, Anne Wiazemsky (jouée par Stacy Martin dans le film). Vous avez cependant pris une certaine liberté avec son livre…

M.H : « Oui, j’ai pris des libertés. Mais le terme « liberté » est le mot qui définit le mieux Godard. Je fais un film et elle, elle a écrit un livre. Alors, pour respecter le livre, il fallait que je fasse du cinéma. Je crois tout de même que ce film évoque le livre même si, effectivement, les trois quarts des informations contenues dans le livre ne sont plus dans le film. Il y a aussi beaucoup de choses nouvelles. Je crois que le film évoque l’esprit du livre et la figure de Godard. »

Anne Wiazemsky a dit après avoir vu votre film que vous aviez réussi à faire d’un être « odieux » un personnage « émouvant et drôle ». Êtes-vous d’accord avec elle ou au contraire, estimez-vous que le côté odieux est largement restitué ?

M.H : « En fait, je ne juge pas Godard. Pour moi, le mot « odieux » participe au jugement, donc à mes yeux il n’est ni odieux ni pas odieux. Et ce n’est certainement pas à moi de me positionner sur ça. J’essaie juste de montrer un être très complexe. J’essaie d’abord de faire une comédie avec un être complètement mythique pour une partie des gens qui aiment le cinéma, un être qui a une place disons à part, et je cherche à en faire un être humain mais avec plein de paradoxes. À des moments il est odieux, mais à d’autres moments il est généreux. Parfois il est mesquin, tandis que d’autres fois il est tout petit. En fait, il est multi-facettes donc le réduire à une de ces facettes, est impossible à faire pour moi. Elle oui, puisqu’elle a été mariée avec lui. En revanche, elle a dit autre chose que je préfère. Pour elle, j’avais réussi à faire d’une tragédie une comédie. Et alors, pour le coup, c’est ce que j’attendais alors ça me fait plaisir. »

En teintant votre film de clins d’œil à Godard (jeux de miroirs comme dans À bout de souffle, la diction, les couleurs, les regards caméra), n’avez-vous pas eu peur de faire un copié/collé ou de tomber dans la caricature ?  Et de ce fait, comment avez-vous trouvé l’équilibre entre l’univers de Godard et votre propre façon de filmer ?

M.H : « Oui, en fait tout dans ce film est une histoire d’équilibre ; c’est-à-dire que la comédie doit intervenir en équilibre avec l’aspect un peu tragique de l’histoire d’amour entre Godard et Anne Wiazemsky. L’aspect visuel et la mise à distance doivent créer un équilibre avec le côté proche de l’histoire, le côté un peu négatif du personnage avec son côté positif. La forme qui joue avec des motifs « godardiens » ou Nouvelle vague en général, crée aussi un équilibre avec une histoire qui est en opposition avec le personnage. Encore une fois, tout cela ne juge pas Godard mais le film ne cherche pas à rendre cette figure sympathique non plus. »

Godard accordait beaucoup d’importance à la couleur dans ses films et on sent que vous avez particulièrement soigné les couleurs.

M.H : « Des couleurs primaires en général, car ces couleurs sont véritablement un écho au travail qu’il avait fait avec Raoul Coutard (directeur de la photographie pour À bout de souffle, Le Mépris, Alphaville, Pierrot le Fou, La Chinoise entre autres). Je me souviens des plans bleu, blanc, rouge, jaune, etc, dans Le mépris, dans Pierrot le Fou notamment, enfin pour toute cette période-là. C’est aussi les années 60 avec l’arrivée du plastique, du nylon, et des industries qui viennent avec des nouvelles couleurs. C’était aussi une manière de crédibiliser le personnage que de l’inscrire dans son propre univers. Tout à coup, il est à sa place. Pour moi, filmer Godard à la manière de John Wood ou John Ford, aurait été une espèce d’aberration. Là, il y a toute une mise en abyme, un jeu qui permet de jouer avec tout ça. Je suis dans le sujet, et esthétiquement c’est hyper intéressant, c’est aussi source de comédie et d’histoire. »

L’affiche de Michel Hazanavicius entourée d’affiches de Jean-Luc Godard

Louis Garrel, vous dîtes qu’aborder Godard a un côté intimidant. Comment avez-vous réussi à vous débarrasser de cette timidité ?

Louis Garrel : « Je ne m’en suis jamais débarrassé, et c’est ce que j’ai trouvé intéressant dans ce travail. C’était comme un parcours à obstacles, comme un jeu, et j’aimais bien ça. Bizarrement, c’est ce qui stimule pour jouer. Je me disais souvent « comment on va faire ? ». Je me suis posé cette question, constamment, jour après jour. J’étais inquiet, et bizarrement ça m’a aidé à me concentrer. »

La difficulté a été d’incarner votre idole en l’imitant sans la caricaturer ?

L.G : « Ce n’était pas vraiment cela, mais c’était étrange. Comme Godard est lui-même un des créateurs du cinéma, le fait de le faire artificiellement, de le représenter même en me disant que c’était un jeu de masque, cette chose-là, ne me paraissait pas naturelle. Là je viens de jouer Robespierre, et ça va très bien, je n’ai aucun problème à l’incarner. »

Louis Garrel dans le rôle de Jean-Luc Godard

Mais Godard pourra vous voir, pas Robespierre…

L.G : « Il y avait ça aussi ! Je savais non seulement qu’il était là, mais qu’en plus de cela, il est ancré dans la tête des gens. C’est le scénario de Michel qui m’a convaincu. Il y avait une distance comique : le ton, le registre du film étaient comiques, et on allait même parler de tout cela à l’intérieur du film. Je n’allais pas essayer de faire plus vrai que le vrai mais j’allais être un faux Godard qu’on allait prendre plaisir à regarder. C’est comme une projection fantasmatique, une réinterprétation faite d’un mélange de plusieurs « Jean-Luc ». Parce qu’au fond, on ne sait pas qui il est, on n’est pas ami avec lui. Nous ne sommes que spectateurs de ses films ou de ses interventions médiatiques. Chacun a donc son interprétation. Comme moi, certains le trouvent sans doute impressionnant, alors que d’autres le trouvent agaçant. Le film est un mélange de tout ça.

Dans une scène du film vous vous retrouvez face au personnage de Bernardo Bertolucci (scénariste et réalisateur italien), avec lequel vous avez d’ailleurs tourné en 2003.

L.G : « Oui je l’ai appelé pour le tournage. Je lui disais que j’allais m’engueuler avec lui dans le film et je lui ai demandé si cette scène avait eu lieu dans la réalité. En effet, il en avait un souvenir. Dans le livre, la scène se passe dans un restaurant alors que Michel a fait cette scène à l’extérieur. C’est marrant parce que c’est comme si le souvenir d’Anne Wiazemsky passait ensuite par une interprétation de Michel. Moi, je passais par Bernardo et je disais à Michel : « Bernardo m’a dit ça » et Michel me répondait : « je m’en fous parce que c’est mon film ». C’est comme un rêve, on n’essaie pas de faire une reconstitution véritable.

M.H : Plus qu’un rêve, c’est une comédie. Le film a avant tout la volonté, par rapport à toute cette fascination, d’amuser, de faire rire, de divertir. Et ces mots ne sont pas ceux qui viennent directement à l’esprit quand on pense à Godard.

L.G : Quelqu’un peut avoir vu trois films de Godard et il aura sa manière de regarder le film.  Quelqu’un qui n’a pas vu de films de Godard pourra aussi trouver du plaisir. C’est aussi le style de Michel qui essaie d’interpréter « à la manière de ». Pour les gens qui aiment le cinéma de Michel, je pense que le film est pour eux aussi. »

La séquence sur la tentative de suicide est-elle exacte ?

M.H : « Oui absolument, elle est dans le livre. Et d’ailleurs, quand on croise les différentes biographies de Godard, ce n’est pas la seule. Je trouve intéressant qu’un artiste comme lui aille, dans ses films, vers une expression qui est de plus en plus cérébrale et théorique. Il enlève de plus en plus de sentimentalisme jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus du tout. Et, en même temps, dans sa vie privée, il va jusqu’au suicide amoureux qui est l’acte romantique par excellence, ultra-sentimental. »

La scène de la dispute en voiture au retour de Cannes est une scène épatante. Comment filme-t-on six acteurs réunis dans une voiture cinq places ?

M.H : « Dès le début, c’était pour moi, un plan séquence. Ce qui, personnellement, est assez nouveau parce que j’ai un peu tendance à vouloir découper, de manière à pouvoir prendre le meilleur de chaque acteur au montage. Et là – je ne dis pas qu’avant je ne travaillais pas avec de bons acteurs – j’avais vraiment six acteurs qui me permettaient de faire un plan séquence. On l’a abordé presque comme du théâtre. On a fait des lectures, des répétitions sur le plateau avec des chaises et après, on a tourné pendant un jour et demi. J’ai eu le sentiment de faire le montage sur le plateau. Je coupais des scènes, demandais à Grégory Gadebois [qui interprète le critique et réalisateur Michel Cournot] de partir un peu plus tard, de partir un peu plus tôt. On a fait trente-sept prises, ce qui est énorme. Mais ce qui était pour moi hyper agréable, c’était d’avoir tout le temps en place Louis [Garrel], Bérénice [Béjot] et Grégory [Gadebois] qui sont des acteurs très actifs. Pour moi, c’était un grand bonheur. »

On le sent à l’écran, c’est une des scènes qui reste à l’esprit après le film.

M.H : « Parce que il n’y a rien de plus agréable au cinéma que d’avoir le temps de regarder les acteurs. Il y a vraiment le sens de la performance. »

L.G : « On l’a refaite beaucoup parce qu’on rigolait trop. Ce qui est horrible, c’est quand il y en a un qui commence à avoir un fou rire à 1 minute 50 alors qu’on vient de tout tourner, on devient fou. Même en continuant de rigoler tu t’énerves mais tu ne peux pas t’empêcher de rigoler, c’est horrible. »

La mise en abyme de ce qu’est l’acteur, par exemple avec la réplique « les acteurs sont cons » ou le dialogue sur la nudité des acteurs, est-elle un des plaisirs du rôle ?

L.G. : « Oui, mais c’est surtout que je n’avais jamais fait ce type de rôle avant. Je n’avais jamais joué un personnage qui tout-à-coup tombait, qui était seul contre tous, sachant que c’est aussi une situation drôle. Je n’avais jamais tenté ce registre, où on transpose autant la vie. C’est comme si les situations étaient multipliées par trois, de chaque côté il y a des forces, des gens qui s’énervent plus que dans la vie, au milieu il y a une explosion. C’est génial, c’est l’anti-naturalisme. »

Vous avez donné à votre film le nom d’un sous-marin nucléaire. Pourquoi ?

M.H. : Je trouvais cela assez marrant de lui donner le nom d’un sous-marin sachant que ce sont des noms qui viennent de la marine militaire napoléonienne. « Le téméraire», « le redoutable », ce sont des navires de guerre. Mais plus simplement, je trouve que c’est un nom qui ressemble à un film avec Belmondo, donc il y a un côté un peu héroïque que j’aime bien. Et le mot « redoutable », c’est comme « terrible », « mortel », ce sont des mots qui sont à double tranchant, ce n’est ni « le magnifique » ni « l’odieux ».

Vous avez fait une trilogie avec Jean Dujardin, est-ce qu’il y aura une trilogie avec Louis Garrel ?

M.H : C’est tout-à-fait possible oui !

L.G : Jacques Chirac pour le prochain ! (rires)

Propos recueillis par Lola Schidler et Marion Monin-Iacono.

Remerciements à Michel Hazanavicius et Louis Garrel.

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