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Jackie : Natalie Portman rentre dans l’Histoire

Après un premier biopic sur Pablo Neruda sorti en 2016, Pablo Larraín s’est penché sur Jacqueline Kennedy, une des personnalités américaines les plus médiatisées de son temps, et a choisi pour elle l’actrice Natalie Portman. Du beau monde, des beaux décors, un traitement intéressant du temps, Divague revient sur Jackie, sorti ce mercredi dans vos salles.

Synopsis

Fin novembre 1963. Entre un passé proche – le 22 novembre, une semaine auparavant – et un autre plus éloigné, le journaliste pour Life (Billy Crudup) tente de tirer la vérité, car c’est « ce que cherchent les journalistes ». En 1h40, Pablo Larraín raconte une histoire, celle d’une première dame aux États-Unis, celle d’une femme tout simplement. « Vous n’allez pas me laisser publier ça, n’est-ce pas ? » Ça, c’est ce que Jackie Kennedy raconte, ce qu’elle déballe, ce qu’elle met en ordre et qu’elle harmonise.

Sept jours et une postérité

Le sujet qu’a choisi de traiter Pablo Larraín porte, en 2017, une certaine médiatisation : plusieurs documentaires, plusieurs films, beaucoup d’écrits. Là où le film fait fort, c’est lorsqu’il traite de la postérité d’un homme qui, à l’inverse de quelques présidents des États-Unis, est mondialement connu, si ce n’est que pour sa fin tragique. Sa postérité est donc une question légitime, et Larraín décide de la traiter au travers de ses proches, plus particulièrement Bobby Kennedy – le frère du défunt président – et Jackie. En effet, ces deux personnages s’interrogent tout au long du film sur les funérailles, ce que JFK aurait voulu, ce qu’on retiendra de lui, non sans inquiétude.

La question de l’image que renvoient les personnalités est donc directement abordée et s’il s’agit souvent de celle du président, Jackie compte elle aussi ne pas passer pour une écervelée. Une scène reprend un véritable reportage, le White House Tour dans lequel la première dame présente les aménagements qu’elle a faits pour la Maison Blanche ; la présence des caméras, du plateau de tournage à l’écran, n’est pas anodine, et montre bien ce fossé qui sépare le réel et la représentation. Entre réalité et mise en scène dans une vie telle que celle des Kennedy, il est facile de se perdre. Dans un présent à ce point incertain, on comprend qu’une postérité maîtrisée soit nécessaire à ceux qui vivent encore.

What was real, what was performance?

En ce qui concerne la femme du président, un tel angle d’approche rend immédiatement le personnage plus humain. En effet, les images captées par les chaînes de TV internationales nous ont donné une certaine idée de Jackie Kennedy, mais comme chacun sait les images ne montrent que ce qu’on attend d’elles. Ainsi, grâce à un traitement original de la question de la postérité par le biais de Jackie, Larraín peut appuyer le rôle de tout un monde souterrain, ou du moins peu connu, qui accompagne constamment des personnalités comme le président des États-Unis.

Faire passer le secondaire au premier plan

Un des enjeux du film est bien entendu de nous faire découvrir l’envers du décor, en nous présentant la femme dont le nom est cité en second, celle qui apparaît à côté du président, ou derrière lui. Il fallait, pour réussir un projet si audacieux, un premier rôle qui ne perdrait pas de sa puissance au cours du film : le choix de Natalie Portman, s’il ne s’imposait pas, est tout simplement une réussite. Quel que soit l’avis qu’on puisse avoir sur Jackie, Portman est excellente et on tient là la véritable définition d’une performance. Comme à son habitude d’actrice studieuse, elle a travaillé quotidiennement sur la démarche ainsi que sur la voix de la première dame ; et le résultat est époustouflant. Bien sûr Natalie Portman n’est pas seule : elle est accompagnée d’un casting très solide, qu’on trouve notamment en la personne de John Carroll Lynch qui interprète un très convaincant Lyndon B. Johnson, ou Bobby Kennedy, que fait vivre très intensément Peter Sarsgaard.

Faire de la « femme du président » le personnage principal impliquait nécessairement une profondeur travaillée, et il apparaît assez vite à travers plusieurs plans très poétiques que le personnage de Jackie oscille constamment entre une force impressionnante et une fragilité déroutante : sa posture et son élocution annoncent une certaine retenue, jusqu’à ce qu’elle s’effondre en larmes devant le journaliste…pour ensuite lui dire très calmement qu’il ne pourra rien publier de ce qu’elle vient de lui raconter. La multiplication des miroirs et des plans à travers une vitre de voiture – par extension des reflets, donc – ne peut qu’appuyer cette constante dualité qui tord le personnage à chaque instant.

Si l’on peut dire un mot sur la musique, c’est bien ici : en effet la bande-son originale composée par Mica Levi (elle a déjà réalisé la musique de Under the Skin) est l’illustration même d’un entre-deux à moitié assumé. On croirait entendre un air lyrique de violon et on se retrouve gêné par des notes dissonantes. L’effet est très bien travaillé et insiste sur le caractère ambigu que peut avoir une vie si médiatisée que celle aux côtés de JFK.

Au cœur du drame

Cet intérêt pour l’intime permet au film de s’immiscer au plus près d’un quotidien si peu connu du grand public, sans jamais basculer dans le voyeurisme (qui aurait pu être un énième problème du film). Au contraire, on est directement projeté au centre de la machine d’État…tout en passant par les côtés. Cette habile contorsion rend le film d’autant plus intéressant puisqu’il devient dès lors une force qui travaille avec subtilité pour ne pas simplement plaquer une vie sur l’écran.

Il faut tout d’abord y croire : pour se faire, l’équipe s’est entourée de techniciens d’exception qui ont contribué à rendre les costumes et les décors plus vrais que nature. Là encore on ne doute pas du travail de recherche qui a été effectué en amont du film. Pablo Larraín n’hésite d’ailleurs pas à ajouter au montage quelques images d’archives. Étrangement, ces images d’archives n’ont fait que me rappeler que les autres n’étaient que fiction.

On notera ensuite la capacité de la caméra de Stéphane Fontaine à tourner autour des acteurs pour obtenir tous les angles possibles et se placer face aux personnages. Ainsi la caméra s’attache à faire comprendre par des plans longs, ce qui sous-tend les personnages. Cette virtuosité a d’ailleurs été rendue possible par des décors reconstruits à 360°, permettant ainsi d’en filmer tous les recoins. On remarque pendant le film des plans en axe frontal, notamment lors du champ/contre-champ du dialogue entre Jackie et le journaliste : il est assez rare de filmer de manière frontale une telle situation sans vouloir marquer les esprits. En réalité, il semblerait que ce choix accentue encore cette volonté de regarder la vérité jamais abordée, l’assassinat raconté par la personne la plus proche du président – entre autres.

Enfin, le montage peut en dérouter plus d’un puisqu’il suit plus une logique émotionnelle que chronologique. En d’autres termes, on suit plus le processus d’assimilation d’un événement tragique et violent, mettant petit à petit en perspective un temps plus étalé, qu’une chronologie relatant simplement les événements du récit.

Si vous sortez mitigé de la salle de cinéma… c’est sûrement normal ! Jackie n’est pas le genre de film qu’on a envie de revoir dans la foulée, mais plutôt celui qu’on a besoin d’assimiler quelques jours.

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