Arts Littérature

Jirō Taniguchi : une bulle de talent explose en plein vol

Jirō Taniguchi n’avait que 69 ans. Auteur japonais de nombreuses bandes dessinées, il était notamment connu en France pour Quartier Lointain et Le Sommet des Dieux. Amoureux du détail, prolifique, éclectique, le dessinateur avait débuté sa carrière en 1970. Le 11 février 2017,  il laisse derrière lui des adeptes, esseulés, qui n’ont plus qu’à se réfugier dans son travail. Rétrospective.

Apprendre auprès des maîtres pour lancer sa carrière

Jirō Taniguchi commence sa carrière en apprenant auprès de “maîtres”, dessinateurs déjà expérimentés. Il se rend à Tokyo, où il devient successivement l’assistant de deux mangakas japonais. Il publie sa première oeuvre, Kareta heya, en 1970, tout en continuant d’apprendre de ses prédécesseurs dans le métier. Ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’il prend son indépendance et il publie entre 1987 et 1996, avec la plume de Natsuo Sekikawa, Au temps de Botchan.

Avec cet ouvrage, Taniguchi se pose en maître d’oeuvre d’un nouveau style de travail, et même, pourrait-on dire, d’un nouveau travail de style : la bande dessinée historique. Alliant le dessin à l’Histoire, le mangaka réalise en cinq volumes une brève reconstitution de l’ère Meiji suivant la guerre russo-japonaise de 1905. Faisant dialoguer les hommes de lettres, les penseurs sociaux et autres intellectuels, Taniguchi établit des liens entre passé et présent, entre le Japon de la censure impériale et la société japonaise contemporaine. Une première série magistrale.

S’inspirer du quotidien pour parler un langage commun

Si l’Histoire est une référence commune à beaucoup de personnes, elle n’en reste pas moins cloîtrée dans certaines limites, notamment celles d’une nation et d’une éducation. C’est pourquoi ce qui va véritablement faire connaître Taniguchi, c’est sa manière de s’approprier les objets du quotidien, les routines, les préoccupations que tout un chacun expérimente.  Il s’intéresse également de plus en plus aux relations, à la fois entre les hommes, mais aussi avec les animaux, la nature. Il aborde alors des thèmes universels, tels que l’enfance, la famille, la beauté. C’est ainsi que paraît, dans les années 1990, l’ouvrage qui va le rendre définitivement célèbre en France : Quartier lointain.

A travers cette oeuvre, Taniguchi explore la perception du temps, la façon qu’on a de se remémorer subitement certains souvenirs, la façon dont un souvenir en appelle un autre et le hasard qui peut nous amener à retourner sur nos pas ou à effectuer à nouveau les mêmes gestes. A travers une allégorie de la nostalgie, prenant la forme d’un plongeon dans le temps, l’auteur remet en question notre capacité d’oubli et notre manière d’aborder le passé et le présent, éclairant au passage l’avenir de la lueur d’une lente construction personnelle.

Revenir aux sources pour la consécration

Les années 2000 s’ouvrent pour Taniguchi avec la publication d’une série majeure dans son oeuvre : Le Sommet des dieux. Taniguchi revient, dans cette histoire, sur un thème qui lui tient beaucoup à cœur : l’alpinisme. Il y explore la relation de l’homme à la montagne, la soif d’escalade, pour aller toujours plus haut, dans des conditions toujours plus dangereuses, la soif du record, quitte à y perdre la vie. Il cherche aussi à rendre compte de cet attachement à la nature, de l’intimité qu’il peut y avoir entre un sommet rocheux et un être humain lorsque les deux sont liés pour la vie et pour la mort, et que c’est celui qui connaît le mieux les faiblesses de l’autre qui lui survivra.

Jirō Taniguchi laisse ainsi derrière lui une cinquantaine d’ouvrages et une oeuvre majeure. Sa dernière création, parue en 2014, restera donc à jamais la dernière case, la dernière bulle, la dernière planche. Les autres explosent avec le cœur des lecteurs.

Lucile Carré

En mémoire sur l’européanisation de l’univers carcéral, j’aime écrire sur tout ce qui a priori n’intéresse personne (genre les prisons, et la santé). J’aime beaucoup la polémique, mais je sais aussi être sérieuse. Quand je veux. Intéressée par beaucoup, beaucoup trop de choses, je ne dors pas, ce qui me permet de chiner plein de trucs cools sur le web, à l’extérieur, ou encore dans les arts. En bref, je ne m’interdis aucun domaine.

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