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La Jungle de Calais : retour sur une expo photo à voir

Vendredi 27 janvier 2017 avait lieu le vernissage à l’Abbaye de Neimenster (au Luxembourg) de l’exposition photo de Chiara Debize, étudiante en troisième année de cinéma à la Sorbonne-Nouvelle (Paris 3). Cette étudiante s’est rendue dans la Jungle de Calais pour photographier les lieux, les structures nécessaires à la vie quotidienne des personnes sur place, mais aussi rencontrer des migrants et des associations.

Chiara Debize lors du vernissage de l’exposition le 27 janvier 2017

Pourquoi avoir photographié la jungle, dans quel but et sous quel angle ?

L’idée lui est venue d’aller photographier la Jungle de Calais au moment de passer le concours de la FEMIS, école de cinéma renommée : l’une des étapes pour y entrer était de rendre un dossier d’enquête, en l’occurrence créé autour du mot « éclat ». Elle a ainsi choisi d’orienter son devoir vers une problématique que l’on pourrait résumer de cette manière : « dans une ville éclatée territorialement, socialement, culturellement comme Calais, peut-on trouver de l’éclat au sens de lumière ? ». L’étudiante a toujours eu un intérêt pour Calais et sa cause migratoire. Petite, des milliers de migrants (surtout des Kosovars) étaient déjà présents, pas dans une « jungle » mais dans toute la ville et elle souhaitait déjà les rencontrer.

Des années plus tard, allant finalement à la rencontre des associations et des migrants, Chiara a passé cinq jours à discuter avec eux et à photographier les lieux avec son iPhone. Souhaitant dans un premier temps prendre les clichés avec un Réflex, elle a rapidement abandonné l’idée en optant pour la prise de vue d’un simple téléphone portable, rendant ainsi une image plus terre à terre de la jungle, plus accessible. Son but était avant tout de donner une autre image des lieux, pas seulement une vision misérable. Il lui « a semblé plus juste de produire des images moins sophistiquées et « non professionnelles » pour montrer « l’intérieur de la Jungle » ». On assiste à une exposition de photos abordant les lieux sous un angle original et novateur, juste avant son démantèlement en octobre 2016.

Trois photos représentant diverses constructions dans la Jungle

L’expédition a permis une vraie prise de conscience pour l’étudiante. Elle dit : « Mon attachement personnel et l’obstination des médias me firent comprendre que se dégageait de Calais et de la « Jungle » une véritable force qu’il était nécessaire d’explorer. Mais je voulais aborder le sujet d’un point de vue différent, ne pas me limiter à une lecture dramatique sous l’emprise de l’actualité. »

Deux photos de lieux de vie, dont le « dôme » culturel

 

L’exposition

S’agissant simplement au départ d’un dossier étudiant, l’expédition et les photos se sont rapidement retrouvées à la tête d’une exposition, par un jeu de hasard. La directrice des affaires culturelles de l’Abbaye de Neimenster, Dominique Escande, est tombée sur le dossier lors d’une réunion et a décidé d’exposer les photos dans le cadre d’un projet plus large abordant le thème des migrations. L’exposition a donc eu lieu à cette Abbaye, au Luxembourg. Elle contient douze photos, imprimées en grand. Les cartels sont peu explicatifs, afin de réduire la subjectivité de l’œil de l’artiste et laisser ainsi plus de liberté au spectateur.

En regardant les clichés, un point est frappant : on se rend vite compte que les habitants mettent en place – à moindre échelle – des structures de vie communes à la plupart des sociétés avec les « moyens du bord » : commerces, coiffeurs, restaurants, églises, et même un centre culturel à multiples fonctions. Il s’agit de « lieux de vie », tenus par les migrants avant le démantèlement de la Jungle. Ils créent ces constructions, les sortent de terre dans des conditions précaires, ce qui les rend d’autant plus respectables. La photographe a souhaité mettre en lumière ces lieux, et donc l’éclat humain. Selon elle, « celui-ci [l’éclat] est la preuve que le camp est en train de s’humaniser, de prendre ses marques face au désastre des conditions de vie dans lesquelles vit une population que l’on n’arrive plus à chiffrer précisément ».

Photo d’un restaurant de la Jungle

Sur les photos, le ciel est bleu, les structures vivantes. Les clichés sont lumineux et emplis de vie. Le temps a joué un rôle important dans l’appréhension des photos, rendant une impression plus gaie : les lieux sont colorés et ensoleillés. Certaines photos montrent des tags sur des murs qui ont une utilité informationnelle mais aussi décorative : il ne s’agit pas d’endroits tristes, abandonnés, mais de lieux où des personnes vivent tous les jours. L’exposition renvoie un espoir, une sorte de message positif.

Cinq jours d’enquête et de découvertes dans la Jungle

L’arrivée dans un tel endroit, au cœur de l’actualité à ce moment-là, fut saisissante. La toute première impression de Chiara fut la terreur, la peur d’arriver seule dans un endroit inconnu qui pourtant était partout dans les journaux. Son premier contact avec les migrants ne fut pas dans la Jungle elle-même mais lors d’une distribution de repas qui jouxte le camp, gérée par l’association « SALAM ».

L’étudiante est restée cinq jours et dormait à proximité du lieu, chez une connaissance familiale. Elle était accompagnée d’un bénévole associatif lors de l’entrée dans la Jungle. Au départ, les migrants ne comprenaient pas forcément ce qu’une fille blanche, seule, venait faire ici. Certains ont vu son réflex et se sont montrés méfiants, pensant qu’il s’agissait d’une journaliste. Chiara a fait preuve d’une certaine réserve dans un premier temps, estimant qu’on « ne peut pas rentrer dans la jungle comme bon nous semble. C’est chez eux [les migrants]. Je ne souhaitais ni m’imposer, ni les déranger ». Mais très vite, les hommes et femmes sur place se sont montrés avenants, voire accueillants pour certains. « Le contact a été très facile, les migrants viennent vers toi, te demandent qui tu es, ce que tu fais puis te racontent leurs histoires, leurs rêves à leur tour », rapporte l’étudiante.

Les journées là-bas étaient tout de même compliquées, car le démantèlement allait commencer. La photographe a passé deux journées entières dans la jungle, les autres jours étant consacrés aux interviews des associations sur place. Les bénévoles étaient surtout des étudiants en Master, des gens à la retraite ou des femmes au foyer. Il y avait autant d’hommes que de femmes. Les associations et bénévoles parlaient soit anglais, soit français (ou les deux) ; mais ils venaient de pays frontaliers avec la France pour la plupart.

Pour se rendre sur place, il y avait plusieurs entrées. Chiara entrait par le chemin le plus simple, et le plus modeste. Une autre entrée, plus grande, a été créée avec une vraie route pour permettre aux associations d’apporter de la nourriture et des vivres par camions.

Le deuxième jour, l’étudiante a fait la connaissance d’un migrant, Hamid, avec qui elle est toujours en contact. Originaire du Soudan, il parlait un peu français, et prenait des cours avec des bénévoles. Aujourd’hui il a repris ses études de droit à Calais et attend actuellement ses papiers français. Elle a également interviewé un migrant devenu artiste dans la jungle, Alpha. Maintenant, cet artiste est renommé, et a exposé à Lille.

Désormais, après le démantèlement, ils sont répartis aux quatre coins de la France dans des CAO, des Centres d’Accueil d’Orientation : ce sont de petites structures dans lesquelles les migrants sont orientés temporairement, le temps de la demande d’asile. Certains sont déjà en train de revenir à Calais pour tenter de partir en Angleterre. Des camps à Paris ont également été démantelés, d’où un retour à Calais. Le fait d’effacer ces camps ne résout, d’ailleurs, en rien le problème. Effacer le lieu ne revient pas à effacer les personnes y habitant : les migrants existent toujours, ils reviennent car ils n’ont pas le choix ; sans oublier les migrants qui arrivent à Calais après le démantèlement sans avoir été averti que le camp a été démantelé. L’alternative semble illusoire et pas forcément viable.

Dans tous les cas, l’étudiante en est ressortie grandie, elle a noué des liens, s’agissant d’une expérience avant tout humaine. L’exposition durera jusqu’au 26 février, c’est pas loin, on prend son billet pour le Luxembourg et on admire les belles photos.

Jeanne Lagarde

Etudiante à Sciences-Po Strasbourg, je vis dans un petit village perdu affectionné par le troisième âge en attendant. Même si mon passe-temps favori se résume à m'empiffrer devant des séries (pas très glam, certes, mais only god can judge me), le dessin et la lecture occupent une grande partie de mon temps quand je ne suis pas en train de prendre des photos du ciel ou de fleurs. Grande sensible, je voue également une passion bizarre aux hérissons.

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