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L’affaire Baupin : éclairage sur le harcèlement sexuel en France et ailleurs

Dans la rue, bien sûr, mais aussi sur le lieu de travail, qu’il s’agisse du milieu de la mode, du cinéma, de la politique et bien d’autres encore, on assiste aujourd’hui, et depuis longtemps, à une certaine banalisation du machisme. On se rappelle notamment de l’affaire Polanski à l’automne 2009, recherché pour un crime sexuel sur mineure commis en 1977, ou de l’affaire Strauss-Kahn, accusé au printemps 2011 de viol par une femme de chambre du Carlton.

Denis Baupin aurait agressé ou harcelé 13 femmes

 

Denis Baupin

Suite aux accusations, Denis Baupin démissionne le jour même de la vice-présidence de l’Assemblée nationale

Plus récemment, l’affaire Baupin illustrait ce climat de lourdeur qui peut peser sur les femmes dans un milieu politique: le 9 mai 2016, des témoignages publiés par France Inter et Mediapart accusent le député Denis Baupin d’agression et de harcèlement sexuels. Huit élues et collaboratrices d’Europe Écologie Les Verts pointent du doigt la figure majeure du mouvement écolo pour des faits qui se seraient déroulés entre 1998 et 2014. Lundi 30 mai, les deux organes de presse diffusent cinq nouveaux témoignages de femmes dans le même cas. Au total, treize témoignages sont publiés.

Parmi ces treize femmes, six personnalités sont citées. Sandrine Rousseau, la porte-parole d’EELV, relate une agression sexuelle qui aurait eu lieu en octobre 2011.
Elen Debost, adjointe à la mairie du Mans depuis 2014 et Isabelle Attard, députée du Calvados ex-EELV, disent avoir reçu des sms d’incitation sexuelle de la part du député en 2011 et 2013.
Annie Lahmer, conseillère régionale d’Ile-de-France, dénonce des faits de harcèlement sexuel qui remonteraient à la fin des années 1990. Face au refus de ses avances, M. Baupin lui aurait décrété: « Toi, t’auras jamais de poste au sein du parti ».
Geneviève Zdrojewski, ancienne chef de cabinet ayant travaillé avec le député à partir de 1997, dévoile deux tentatives d’agression sexuelle, quand Laurence Mermet, ancienne collègue de Baupin à la mairie de Paris, témoigne d’un comportement douteux de la part du député au début des années 2000.

Sept autres témoignages anonymes sont à prendre en compte. Une collaboratrice du groupe écologiste à l’Assemblée nationale aurait par exemple été victime d’une agression sexuelle dans un ascenseur, une autre dénonce des messages « un peu trop amicaux », une ancienne responsable du collectif Jeudi Noir relate des avances insistantes. Toutes témoignent de gestes ou de propos déplacés qui les ont marquées.

Le Parquet s’auto-saisit du dossier et trois victimes portent plainte

Les victimes n’ayant pas recouru à la plainte dans un premier temps, l’affaire connait tout de même des suites judiciaires puisque le Parquet de Paris s’auto-saisit des faits et ouvre une enquête.

Les victimes d’agression sexuelle ou de harcèlement sexuel ont trois ans pour porter plainte (lorsque le harcèlement dure, c’est la date des derniers faits qui est prise en compte). La majorité des faits dont M. Baupin est accusé sont donc prescrits. Mais certains peuvent encore faire l’objet de poursuites : celui d’Isabelle Attard, qui évoque un harcèlement qui a duré jusqu’à novembre 2013, celui de la collaboratrice EELV pour les SMS reçus à l’automne 2014, et ceux de Sandrine Rousseau et d’Elen Debost.

Jeudi 2 juin, trois femmes ont donc déposé plainte à la Brigade de Répression de la Délinquance contre la Personne (BRDP) contre Denis Baupin: Isabelle Attard, Sandrine Rousseau et Elen Debost. Elles espèrent ainsi obtenir gain de cause de la part de la justice, et inciter d’autres victimes à témoigner contre le député.

L’ex vice-président de l’Assemblée Nationale nie les accusations

Suite aux accusations, Denis Baupin démissionne le jour même de la vice-présidence de l’Assemblée nationale, à la demande de Claude Bartelone. Il demande également à Mediapart de supprimer l’article ayant révélé l’affaire (le site refuse en dénonçant une sommation attentatoire au droit de la presse) : il conteste fondamentalement les accusations dont il fait l’objet et poursuit même en justice Mediapart et France Inter le lendemain de l’annonce du scandale.

Mercredi 1er juin, il donne sa version des faits dans une interview exclusive accordée à L’Obs. Il dément ainsi les accusations en disant « J’affirme de toute ma vie n’avoir jamais commis de harcèlement ni d’agression sexuelle. » Pour autant, il se pense « dans le registre de la séduction et dans une forme de libertinage correspondant à la culture des écologistes », et ajoute « Je ne crois pas que ce soit répréhensible par la loi. » Le député nie entièrement les gestes comme les SMS, dont il dit en avoir retrouvé certains qui prouveraient qu’il ne s’agit pas, selon lui, de harcèlement, la victime étant plus ou moins consentante. Lorsque les journalistes lui demandent quel serait l’intérêt pour tant de femmes de témoigner contre lui s’il est innocent, M.Baupin évoque la possibilité d’un règlement de comptes politique: « Il est possible que du fait des désaccords politiques profonds à EELV, il puisse y avoir une relecture d’épisodes anciens », suppose-t-il.

Cependant, M.Baupin souhaite avant tout régler cette question avec la justice. « C’est à elle que j’aurais voulu parler en premier ». Il regrette que la présomption d’innocence n’ait pas été respectée et que la justice ne l’ait pas encore appelé.

Ironie du sort, Denis Baupin se disait engagé pour le droit des femmes

L’élu s’était en effet engagé à plusieurs reprises pour les droits des femmes, dénonçant le sexisme ambiant régnant dans l’hémicycle. En 2011, il relaye par exemple un tweet demandant à Dominique Strauss-Khan de “présenter ses excuses” à Nafissatou Diallo, la femme de chambre qui accusait l’ex-directeur du FMI d’agression sexuelle. Le 31 juillet 2012, il se dit fier du vote contre le harcèlement sexuel, cette loi sanctionnant le délit de harcèlement sexuel et ayant pour but d’encourager les victimes à porter plainte.
Le 8 mars dernier, le député poste même une photo sur laquelle huit députés portent du rouge à lèvres pour une campagne de communication nommée « Mettez du rouge » contre les violences faites aux femmes.

C’est cette photo qui a décidé plusieurs femmes à accuser publiquement le député. Elen Debost, adjointe à la mairie du Mans a en effet réagi en déclarant à France Inter : “Je me suis dit qu’on ne pouvait pas continuer à se taire, parce qu’en se taisant, on était complices du fait que ça continue. Ce n’est pas la politique que je veux”.

Ce n’est pas une si grande surprise

Plusieurs membres d’EELV ont déclaré lundi 9 mai ne pas être surpris par ces révélations. “C’était très, très connu dans le parti”, a ainsi déclaré un collaborateur des députés écologistes.
En 2006, une élue parisienne déclare à Libération que, “comme beaucoup d’hommes politiques, Denis Baupin ne résiste pas à son envie de séduire”. L’élue EELV affirme que des responsables du parti ont eu vent de rumeurs de comportements déplacés. “Ils n’ont pas vu l’ampleur du problème, estime-t-elle. Ils pensaient qu’ils pouvaient le résoudre en convoquant Denis Baupin pour lui demander d’arrêter. Alors effectivement, il arrêtait, mais il n’arrêtait pas son système.”. Certaines personnalités du mouvement connaissaient aussi le comportement du député envers les femmes. Yves Contassot, conseiller de Paris EELV a en effet affirmé sur RMC “J’étais au courant que Denis avait un comportement, disons, un peu lourdingue avec les femmes. Je n’avais pas idée qu’il allait aussi loin.”

Sandrine Rousseau, l’une des victimes des agressions, a elle essayé d’en parler à deux membres de la direction du parti. Elle témoigne: “L’un m’a dit : ‘Ah il a recommencé’. L’autre : ‘Ce sont des choses qui arrivent très souvent’”.

La nécessité d’une évolution vers l’égalité, ça urge

Cette affaire pose alors la question de la place des femmes en politique, voire même de la place des femmes tout court. D’une part, le fait que les femmes concernées ici aient mis tant de temps à dénoncer les faits témoigne à la fois d’un sentiment de honte, mais aussi d’une crainte de n’être pas entendues ou de voir l’affaire étouffée. Les femmes sont peu nombreuses en politique : en 2012, on ne comptait  que 26% de femmes députées. Si elles sont victimes de harcèlement et qu’elles refusent les avances qui leur sont faites, elles prennent un risque (« toi, t’auras jamais de poste au sein du parti »). Si elles dénoncent, c’est encore pire: leurs accusations peuvent facilement être contestées d’une part, mais aussi pas prises au sérieux. Par ailleurs, elles s’exposent à un possible renvoi, donc pourquoi prendre le risque? D’où des témoignages si tardifs et collectifs.

Dans le milieu de la mode, la plupart des mannequins sont considérées comme des objets esthétiques et sexuels impersonnels (voir le livre de Mona Chollet, Beauté fatale), la plupart essuient des remarques et des agressions sexuelles, et ce même très jeunes. A noter également qu’une femme active sur cinq a dû faire face en France, au cours de sa vie professionnelle, à une situation de harcèlement sexuel, 5% seulement des cas ayant été portés devant la justice. Au sein de l’Union Européenne, 75% des femmes détenant un poste à haute responsabilité souffriraient ou auraient déjà souffert de harcèlement sexuel. De même, dans la rue ou dans les transports en commun, le machisme se fait sentir. Une étude menée auprès de 600 femmes de Seine-Saint-Denis et d’Essonne révèle que 100% ont subi au moins une fois dans leur vie du harcèlement sexiste ou une agression sexuelle dans les transports en commun. 28% des femmes auraient été déjà été harcelées et 8% d’entre elles à plusieurs reprises. La plupart ne voient pas l’utilité de porter plainte contre un inconnu qu’elles ne reverront sûrement pas, ou ont honte de le faire, malgré les séquelles psychologiques (peur, incompréhension) qui peuvent en découler.

Cette posture plus qu’inconfortable contribue à placer les femmes en victime et à alimenter un machisme constant, créant l’effet inverse d’une évolution des mœurs.

Le harcèlement existe partout

Au moment où l’affaire Denis Baupin secoue la France, l’agence Kyodo News publie au Japon les résultats d’un sondage alarmant. Une majorité des élues locales du pays se disent  en effet avoir été victimes de harcèlement sexuel:  59,2 % des 147 femmes ayant répondu au questionnaire disent avoir vécu au cours de leur carrière “des paroles ou des actes à caractère misogyne”, aussi bien par des collègues que par des électeurs. Il est également dit que “lors de déplacements officiels, des collègues masculins entraient sans permissions dans leurs chambres d’hôtel ou les embrassaient de force”.

Il en va de même dans le monde du travail, où une majorité des femmes subissent des pressions en entreprise. Une affaire récente est celle de deux jeunes japonaises, récemment embauchées dans une petite société et qui ont subi des attouchements de la part de leurs chefs au cours de jeux d’alcools forcés.

Différentes définitions, différentes sanctions

Après l’abrogation du délit de harcèlement sexuel en mai 2012 par le Conseil Constitutionnel pour cause d’une “loi trop imprécise”, une nouvelle loi est proposée en août 2012 (ouf). Sa définition est plus précise mais également plus large. On peut lire sur le site du gouvernement qu’elle “aggrave les peines maximales encourues et réprime les discriminations commises à l’encontre des victimes de harcèlement sexuel”. Ainsi, le harcèlement sexuel est un délit et il est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende depuis août 2012. Ces peines ont été doublées par rapport à la situation antérieure.

Dans le but d’éclairer la rédaction de cette loi, le Sénat a alors publié une étude qui comparait les définitions données du harcèlement dans les législations de douze États: Allemagne, Angleterre, Espagne, Belgique, Suède, Danemark, Pays-Bas, Italie, Portugal, Suisse, Canada et Etats-Uns. Leur définition du harcèlement était, pour beaucoup, quelque chose qui se rapprochait de “la situation dans laquelle un comportement non désiré à connotation sexuelle, s’exprimant physiquement, verbalement ou non verbalement, survient avec pour objet ou pour effet de porter atteinte à la dignité d’une personne et, en particulier, de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant”.

Malheureusement, les pays qui condamnent pénalement le harcèlement sexuel sont peu nombreux. Seuls l’Espagne (où de grandes campagnes contre la violence et la pression faites aux femmes sont menées), la Belgique et la France pénalisent ces agissements, qui ne devraient pas exister dans une société où la démocratie fait valoir l’égalité.

 

 

 

Jeanne Lagarde

Etudiante à Sciences-Po Strasbourg, je vis dans un petit village perdu affectionné par le troisième âge en attendant. Même si mon passe-temps favori se résume à m'empiffrer devant des séries (pas très glam, certes, mais only god can judge me), le dessin et la lecture occupent une grande partie de mon temps quand je ne suis pas en train de prendre des photos du ciel ou de fleurs. Grande sensible, je voue également une passion bizarre aux hérissons.

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