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Lire Lolita à Téhéran : la “littérature obscène” en Iran

Dans Lire Lolita à Téhéran, Azar Nafisi explore la vie secrète des jeunes Iraniens sous le régime islamique des années 90. Résister par l’art et pour l’art face à la violence d’une politique totalitaire est un combat risqué, qui menace à tout moment d’entraîner la jeunesse iranienne dans sa chute. Le roman d’Azar Nafisi entre en écho avec les problématiques d’un pays qui tente aujourd’hui de se défaire de son image anti-occidentale.

Lire Lolita à Téhéran : le projet d’Azar Nafisi tient dans ces quatre mots. Associer Téhéran, capitale iranienne témoin de la révolution islamique, et Lolita, le roman le plus controversé de Nabokov, c’est faire valoir l’importance de la littérature face à un régime dont le mot d’ordre est l’interdit.

Si Lire Lolita à Téhéran est un roman – l’auteur rappelle régulièrement qu’elle a inventé les noms des personnages, et fait de ces derniers des êtres fictifs -, le livre d’Azar Nafisi est également un véritable témoignage : après avoir quitté l’Iran pour les États-Unis, l’auteur raconte son expérience de professeur de littérature sous le régime islamique. Les personnages sont ainsi les reflets plus ou moins fidèles des proches de l’auteur. On apprend à connaître Nassrin, fille d’une famille religieuse, Razieh, qui volait des livres quand elle était enfant, Sanaz, qui parle d’amour et de désillusion, mais aussi Azin, Yassi, Mina, et celui que l’auteur appelle « le magicien », qui nourrit les rumeurs et ne reçoit chez lui que quelques personnes triées sur le volet. Le roman se concentre plus particulièrement sur les réunions régulières de ces quelques étudiantes avec leur professeur. Après sa démission, Azar Nafisi organise en effet chez elle, avec ses élèves, des rencontres qui ont pour but d’évoquer ce que le régime ne permet plus d’enseigner : la littérature « obscène », celle qui s’écarte de la loi islamique. Dans le salon de leur professeur, les jeunes femmes peuvent alors aborder librement des œuvres comme Gatsby le Magnifique, Orgueil et Préjugés, Daisy Miller, et bien sûr, Lolita. Leurs échanges littéraires les amènent souvent à parler d’elles-mêmes. La littérature devient ainsi, plus qu’un miroir, un moyen de se comprendre et de se définir dans un univers hostile où les arrestations arbitraires et la torture font partie du quotidien.

Lire Lolita à Téhéran est ainsi entrecoupé de réflexions littéraires, voire de véritables analyses, à partir d’extraits de romans; si la plupart du temps ces pauses dans le récit sont habilement reliées au fil directeur du roman, le lecteur peut parfois se perdre dans un style scolaire et des longueurs qui semblent s’écarter du témoignage pour se tourner vers l’exercice de l’analyse littéraire. L’auteur souligne par ailleurs ce défaut narratif au moment où elle entreprend le commentaire d’un extrait de Washington Square de Henry James, en souvenir d’une de ses anciennes étudiantes. Azar Nafisi est donc pleinement consciente des spécificités de son projet : il s’agit moins d’un travail de forme – ce qui n’enlève rien à la beauté du texte – que dun travail de fond. La prose simple, qui porte par instants un registre familier, est celle de la rigueur et de la sincérité : peindre le quotidien de jeunes iraniennes sous le régime islamique, faire de la littérature une force identitaire et universelle, tel est l’horizon de l’auteur.

La véritable force du roman d’Azar Nafisi réside dès lors dans sa capacité à faire valoir la littérature comme pouvoir contre l’oppression. En se comparant aux héroïnes des classiques anglo-saxons, en commentant les actions de personnages fictifs, en s’interrogeant sur les questions fondamentales à l’origine de l’écriture, les jeunes femmes de Lire Lolita à Téhéran démêlent les enjeux de la culture au sein de la violence et de la terreur. L’auteur propose donc une double réflexion, littéraire et politique, qui lie l’individu à la culture, l’individu à la société, et la culture à la société. Azar Nafisi ne prétend pas pour autant apporter de réponse définitive : son roman est également un questionnement – celui d’une femme qui a vu son pays s’écrouler et la littérature qu’elle aimait devenir illégale. Au contraire de ses jeunes étudiantes, qui n’ont jamais vécu que sous la république islamique, Azar Nafisi est témoin de deux époques que sépare définitivement la révolution. Écrire Lire Lolita à Téhéran est également un moyen de rassembler ces deux périodes de temps pour tenter de comprendre ce qui lie le passé au présent, la femme d’avant la révolution islamique, et celle dont l’épanouissement devient un interdit. « Un bon roman, écrit Azar Nafisi, est celui qui fait apparaître la complexité humaine et crée assez d’espace pour que chacun de ses personnages fasse entendre sa voix. » En faisant entendre la voix de la jeunesse iranienne, la voix de l’art littéraire, et sa propre voix d’auteur-personnage, Azar Nafisi signe un roman d’une grande intelligence.

Références : Lire Lolita à Téhéran (Reading Lolita in Tehran), Azar NAFISI, 2003

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