Arts Cinéma

« Mise à mort du cerf sacré » : Lanthimos et la colère des dieux

Attendu depuis Cannes 2017, le dernier film de Yorgos Lanthimos Mise à mort du cerf sacré vient tout juste de sortir en salles. Récompensé du Prix du Scénario par le jury cannois, le nouveau thriller psychologique du réalisateur grec divise encore et toujours la critique… Divague vous en dit un peu plus. 

Choquer pour mieux interroger

Comme dans The Lobster, Lanthimos s’amuse à mettre sous la lumière des histoires sombres et qui proviennent tout droit de l’âme humaine. Et c’est généralement ce qui dérange… Ce n’est pas beau à voir et c’est souvent teinté d’absurde.

L’esthétique du film reflète cette volonté un brin ambivalente : d’un côté tout est propre, la lumière baigne les personnages – mais plutôt en frôlant la saturation qu’en illuminant les visages à la Terrence Malick – nettoie les impuretés et ne laisse place à aucune ride, aucune fissure dans le vie de cette famille presque parfaite. Il est cardiologue, elle est ophtalmologiste, les enfants sont beaux et doux, mais rien de surjoué non plus.

Pourtant, et il en faut, des fausses notes viennent tenter de défaire cet équilibre surnaturel et dérangeant. Il y a d’abord les accords dissonants d’un violon grinçant ou d’un piano agressé – déjà vus mais qui fonctionnent parfaitement. Il y a aussi les défauts techniques du tournage, conservés et qui apportent leur charme : un travelling qui épouse la forme du sol, quelques secousses au virage… Lanthimos arrive à truffer son film de détails qui devraient déranger le spectateur mais qui dans le contexte déjà créé, rendent un peu d’humanité à la famille des Murhpys qui en est dépouillée.

Quand la gêne mène à la curiosité

A la manière d’un Haneke ou d’une Coppola, le temps des plans, les dialogues et les expressions des acteurs sont organisés pour qu’un voile de gêne s’installe entre le spectateur et les personnages. Colin Farrell et Nicole Kidman se retrouvent d’ailleurs sur Mise à mort d’un cerf sacré après avoir été partenaires des Proies (Sofia Coppola). Voix monotones et regards perçants : rien ne sonne faux, ils s’enveloppent d’un malaise palpable et semblent s’en protéger. Quant à Martin (Barry Keoghan), il rappelle le jeune Paul habillé de blanc qui vient demander des œufs avant de lentement assassiner toute la famille de Funny Games (Micheal Haneke, 1997). Des performances qui portent l’atmosphère lourde et intrigante et donnent une unité de style au film.

Pourtant, le premier réflexe n’est pas de détourner le regard ou de sortir de la salle, mais plutôt d‘espérer le plan d’après et sa dose de gêne. On devient voyeur de ces scènes grotesques qui construisent petit-à-petit le drame à venir. Si Steven demande à Anna de faire l’« anesthésie générale » avant de lui faire l’amour, de quoi est-il capable par la suite…?

On est à la fois conscient que quelque chose d’atroce va se produire et à la fois éloigné de beaucoup d’informations cruciales. Yorgos Lanthimos et Efthymis Filippou (le scénariste) laissent le spectateur remplir les vides laissés dans le passé des personnages, leurs désirs et leurs motivations. On se surprend donc à scruter les moindres détails de l’image qui pourraient nous apporter des réponses sur la nature des membres de cette famille trop lisse… C’est sans compter la caméra de Lanthimos qui utilise la plupart du temps une focale très courte qui a tendance à déformer les objets, les couloirs et les personnages quand elle est utilisée de trop près – et donc les détails si précieux.

Tragédie contemporaine

Il faut attendre environ la moitié du film pour apercevoir les premières larmes, entendre les premiers cris de rage et voir les personnages lentement glisser vers des attitudes plus humaines – et donc plus fragiles. Le cinéaste grec se permet là une critique acerbe, tout en métaphore, de la nature humaine et de sa faiblesse face au destin. Il fait de son film une véritable tragédie contemporaine et l’assume pleinement : Kim Murphy a écrit une magnifique dissertation sur Iphigénie, héroïne grecque que son père Agamemnon a dû sacrifier aux dieux. Jamais il n’est dit que Steven est Agamemnon et Kim Iphigénie, le but n’étant pas de tracer des lignes bien visibles mais plutôt de les évoquer et de laisser au spectateur le soin de se poser les bonnes questions.

Steven est cardiologue, il joue à Dieu en sauvant des vies. Un tel jeu a ses conséquences et il retourne à sa condition de mortel lorsque Martin vient abattre sa colère sur lui et sa famille. Le garçon demande justice et est aidé par une touche de fantastique… qui n’est pas sans rappeler les interventions divines dans la mythologie, sur le quotidien des mortels.

Certaines questions ne trouvent pas de réponse, le film n’est pas là pour apporter une vérité mais plutôt pour lancer des interrogations… et il y réussit.

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