Arts Cinéma

Miss Sloane : les dessous du pouvoir

On est allé voir Miss Sloane, le dernier film de John Madden qui est sorti ce mercredi, et on vous a concocté un petit article pour vous en dire un peu plus.  

Synopsis

Qui se cache derrière ce titre qui titille ? Ou plutôt : qu’est-ce qui se cache derrière Liz Sloane ? La réponse est donnée dès le début : une machine de gagne qui travaille pour un cabinet de lobby new-yorkais. Pas de famille ni d’ami, Jessica Chastain incarne cette femme forte qui met toute son énergie (et parfois plus) à démonter ses adversaires avec beaucoup de classe et une pointe de violence. C’est lorsqu’elle passe soudainement d’un côté à l’autre du débat sur le port d’armes que le film de Madden nous prend…et ne nous lâche plus, détaillant les mécaniques à l’œuvre derrière les grands hommes et le grandes lois.

Le cliché s’habille en tailleur

Le film repose, il faut le dire, sur la prestation des acteurs ; peu de grands noms, mais des acteurs qui entourent l’actrice principale comme l’équipe qu’ils forment dans l’histoire : un Mark Strong attachant et une Gugu Mbatha-Raw très juste, ou encore un Alison Pill qui surprend. Jessica Chastain a quant à elle un rôle qui ressemble quelque peu à celui de Maya dans Zero Dark Thirty, femme forte dans un milieu d’hommes. Dès lors, son personnage nécessitait une certaine solidité afin de tenir l’ensemble du film. Là où le film est assez ambivalent, c’est lorsqu’il nous présente à la fois un personnage froid, très bien travaillé et très bien interprété, aux dialogues piquants et efficaces, et à la fois un personnage très (trop?) caricatural. En effet, pourquoi convoquer le combo carré-court-et-rouge-à-lèvres-tailleur-pantalon qui annonce, certes, le personnage, quand on a une actrice capable de déployer autant de caractéristiques par son jeu ? Caricatural donc, le personnage de Elizabeth Sloane est néanmoins construit et profond, et surtout nécessaire au film puisqu’il rend crédible toute l’histoire et ses rebondissements.

À plus grande échelle, la mise en scène pourrait apparaître comme caricaturale elle aussi, mais reste en fait très fidèle au genre du thriller politique. Là encore, le film oscille entre un « c’est dommage », tant la prise de risque sur le plan esthétique est minime, et un « c’est bien vu », grâce à une utilisation juste du modèle.

© EuropaCorp – France 2 Cinema Photo : Kerry Hayes

Une vision large et critique

John Madden est un réalisateur britannique, sa société de production est française (EuropaCorp, coucou Besson) et ses fonds canadiens ; pourtant son film est américain. Madden parvient à faire de l’américain sans faire du patriotique, ou du moins en égratignant le patriotique au passage. Très américain donc, au sens où la culture du foisonnement – des images, des sons, des personnages, des paroles, des informations et des rebondissements – est exploitée à son maximum. De manière très explicite (notamment par les paroles des personnages), le réalisateur parvient tout de même à planter quelques piques dans la bannière étoilée, par le biais de la corruption à grande échelle touchant bientôt la politique en général. Ce déplacement progressif du propos est d’ailleurs très bien mené : on part d’une histoire très centrée sur le personnage de Sloane pour dériver au fil des plans vers un problème bien plus large et finalement bien plus ancré dans la société américaine. À cet égard, la multiplication des personnages illustre bien cet élargissement du film, qui se termine par une boucle : Sloane devant le tribunal est bien cette figure unique qu’on suit depuis le début mais avec l’aide du film elle peut maintenant s’adresser à tout un peuple. Teinté d’une mise en scène qui ne fait encore que respecter les codes (ralentis sur les regards, bande sonore très présente, gros plans…), cette scène a au moins le mérite de mettre en perspective tout le trajet du film. Ici, les points de vue divergeront entre ceux qui ne considèrent l’intrigue que comme lieu parfait du thriller politique et d’autres qui y verront une véritable critique du système américain « rotten ».

Grâce à ce respect du genre – qu’on appréciera ou non – Madden permet une véritable entrée, plus ou moins réaliste, dans le monde obscur du lobbying. Le dessous des figures publiques, habituellement caché à moins d’un scandale, est alors projeté devant des spectateurs ; ceux qui participent à « la grande histoire », mais qui en sont généralement exclus dans la mémoire collective, opèrent ici aux yeux du spectateur, qui n’en perd pas une miette. On comprend alors les flux de paroles qui, dès les premières secondes, nous assaillent sans qu’on puisse tout saisir. Si vous avez déjà suivi un épisode de Esprits criminels en VOSTFR vous saurez de quoi on parle : le film ne veut pas que vous saisissiez toutes les informations, toutes les références à la culture américaine (en tant que spectateur français mais aussi en tant que qu’Américain), toutes les explications, puisque le but est de manipuler son sujet…

Lobbying is about foresight. It’s about anticipating your opponent’s move

« 16h par jour »

C’est le nombre d’heures en moyenne qu’Elizabeth Sloane passe à travailler. Critiqué par son médecin et ponctuellement par ses collègues, ce rythme de travail – et donc de vie – est nécessaire à cette femme, comme si elle n’existait qu’à travers des chiffres, des résultats. En effet, les aspects de la vie privée de Sloane sont très peu abordés et c’est tant mieux. Le film peut ainsi puiser sa puissance dans le personnage lui-même, comme si c’était lui qui affaiblissait la lobbyiste au fur et à mesure de la journée. L’image est belle, mais elle est surtout plus qu’une image : le film se trouve un certain rythme qui fait tenir le spectateur en éveil ; en clair, on ne s’ennuie pas.

Mais la relation entre le personnage principal et l’ensemble du film ne s’arrête pas là puisqu’un tel rythme permet aussi au film de se développer en profondeur et de gagner en crédibilité. La narration oscille entre les scènes de l’audience, où la tension est palpable, et les scènes (plus nombreuses et plus longues) en rapport avec la loi sur le port d’arme, où la tension croît, et c’est bien grâce à cette profondeur salvatrice que le spectateur peut s’y retrouver dans ce scénario à tiroirs.

Miss Sloane ne sera pas le film de l’année, mais constitue un bon thriller politique qui ravira les fans de la série Scandal. Le dernier plan est magnifique, Liz Sloane est enfin décadrée mais on en vient à regretter que ce genre de plan n’intervienne qu’à la fin…

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