Arts Cinéma

Moonlight : un drame entre homosexualité et ségrégation

Barry Jenkins signe avec Moonlight son entrée dans la cour des rares. La cour des rares, c’est cette cour des films qui vont marquer durablement leur temps et qui ont révolutionné quelque chose. Moonlight fait partie de ceux-là, qui ont à la fois quelque chose à dénoncer et quelque chose à apporter.

Un sujet tabou…

Moonlight est une adaptation de la pièce de théâtre In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney. Le film, divisé en trois parties, suit l’évolution de Chiron, durant l’enfance, l’adolescence et à l’âge adulte. Dans un monde hyper masculinisé et dans lequel s’affirmer passe par l’affichage de sa virilité, Chiron grandit en marge et est persécuté sans tout de suite savoir pourquoi. Sans père, délaissé par sa mère qui passe ses journées à se droguer, zonant dans une cité de violence et d’ultra domination masculine, le jeune garçon devient rapidement un souffre-douleur, parce qu’il ne s’habille pas comme les autres et ne s’intéresse pas aux mêmes choses.

A ce moment-là, on se dit que c’est encore un film sur la délinquance de banlieue. Oui, mais non. Parce que ce qu’il faut dire, c’est que le sujet du film est caché dans cette violence, il est à la fois partout et nulle part, invisible et éparpillé dans le machisme ambiant. Le véritable sujet du film n’est pas que l’homosexualité dans le milieu hyper machiste de la banlieue, où pour être quelqu’un, il faut être un dur. C’est, plus encore que la banlieue et que la communauté afro-américaine, la différence qui est au coeur du métrage.

Un traitement unique…

Barry Jenkins choisit donc de traiter de l’homosexualité dans la communauté afro-américaine par le biais d’un film. Un instant, on craint le cliché : Chiron n’a pas de père, pas de repères de masculinité, porte des jeans serrés, est longiligne, fait de la danse, et sa banlieue semble tout droit sortie de Grand Theft Auto : on y vend de la drogue, on y porte des chaînes en or et on y place un juron à chaque phrase. Et pourtant, loin de donner cette impression, la caméra de Jenkins nous plonge dans un univers. Celui de la banlieue de Miami, et d’une nouvelle forme de ségrégation, non plus politique, mais économique. Car ici, même si beaucoup ont une montre en or et une belle voiture, la vie tient sur le fil du rasoir, entre la débrouille et les embrouilles.

En suivant Chiron, la caméra nous donne des aperçus de cette cité qui nous semble irréelle tant elle est véridique. Comme partout, il y a les joies et les peines de chacun, les impossibles concessions et l’incompréhension. Mais tout cela dans un climat constant de violence, tant psychologique que physique. Celle-ci transparaît rarement de manière directe, mais est plutôt sublimée par la caméra. Avec des jeux de couleurs psychédéliques par moments, des effets de répétition pour ancrer la violence dans le quotidien, et des ruptures de rythme pour en montrer la soudaineté de la manifestation, le film s’appuie sur la technique cinématographique pour transcender les deux heures de séance et en faire 20 ans de violence.

Et beaucoup de choses à dire

Jenkins prête un soin tout particulier aux dialogues ou plutôt à l’absence de dialogue, véritable fil rouge du film, qui laisse au silence toute sa place, c’est-à-dire au moins autant qu’à la musique. Parfois douces, les compositions de Nicholas Britell sont le plus souvent violentes, avec ensemble de cordes (violons, violoncelles) accordé à l’urgence et au borderline. Elles appuient ainsi une narration parfois volontairement décousue, faisant l’impasse sur certaines transitions ou usant largement d’ellipses temporelles pour insister sur l’expression des sentiments. Ainsi, on se retrouve à plusieurs reprises en compagnie des personnages sans avoir exactement où se situe la scène, ni comment on en est arrivé là. Dérouté, on se raccroche alors au dialogue pour comprendre. Et c’est là que la plume et le regard acérés de Jenkins portent le coup de grâce : des dialogues minimalistes, filmés en plans rapprochés, intimes, où chaque mot est signifiant. Un sujet sans nuance, donc, mais filmé à travers les nuances des expressions d’acteurs dirigés d’une main de maître.

L’évolution de Chiron se suit à travers ces plans intimes, qui livrent ses regards et ses réflexions. Alors que Chiron change, et même, se transforme, créant peu à peu l’image qu’on attend de lui d’un homme viril et sur-masculinisé, la caméra continue à pénétrer l’intime et à livrer les dessous d’une carapace de violence, en réponse à cette même violence. Si le film cherche à percer l’essence de la construction d’un homme homosexuel noir dans un monde ultra normé par l’hétérosexualité et dominé par la virilité des autres hommes noirs, il s’attarde également sur d’autres spécificités de la banlieue ségrégationniste américaine. Ainsi, le climat permanent d’instabilité, qui engendre la violence des protagonistes, soulève des questions sur le fonctionnement de ces immenses banlieues, dont on peut ne pas sortir avant l’âge adulte. La fuite en avant, le racisme ambiant (perceptible dans l’absence de blancs, qui ne veulent pas mettre les pieds dans les cités), le besoin de répondre violemment à la violence car rien d’autre ne fonctionne, l’escalade de conneries, l’absence de mixité (tant entre blancs et noirs qu’entre hommes et femmes), l’absence de cadres et de repères… tout cela est un rappel permanent du rôle crucial que jouent dans notre devenir ce que nous sommes, qui nous rencontrons, et dans quel climat nous grandissons. Un appel à la compréhension, l’acceptation, la fraternité. 

Beaucoup de choses à dire donc, mais en peu de mots.

Lucile Carré

En recherches sur l'imbrication sphère publique sphère privée à travers la prison, j’aime écrire sur tout ce qui a priori n’intéresse personne (genre les prisons, le big data et la santé). J’aime beaucoup la polémique, mais je sais aussi être sérieuse. Quand je veux. Intéressée par beaucoup, beaucoup trop de choses, je ne dors pas, ce qui me permet de chiner plein de trucs cools sur le web, à l’extérieur, ou encore dans les arts. En bref, je ne m’interdis aucun domaine

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