Arts

Murmuration : la débâcle folle de Rachid Ouramdane

Dans le cadre de son programme Les plaisirs de la découverte, la compagnie du Ballet de Lorraine a dansé le ballet Murmuration de Rachid Ouramdane sur la scène de l’Opéra national de Lorraine du 29 juin au 2 juillet. Ce ballet créé pour un grand ensemble a bluffé par son écriture géométrique tellement chaotique mais finalement si organisée. Une découverte qui fait bien plaisir.

 

« Composer avec toutes nos différences »

Rachid Ouramdane est fasciné par les scènes de panique, par les mouvements qu’une foule est capable de produire dans un moment inattendu et rapide. La spontanéité avec laquelle les corps se meuvent, se heurtent, se confondent constitue une véritable source d’inspiration pour le chorégraphe et tout jeune co-directeur du Centre National Chorégraphique de Grenoble. Pour Murmuration, c’est davantage le monde animal qui l’a inspiré, mais toujours avec cette obsession portée sur les rassemblements d’un grand nombre de personnes. Le terme « murmuration » désigne en effet le vol des oiseaux, regroupés par centaines voire milliers, tournoyant dans le ciel de façon si coordonnée qu’ils semblent ne former qu’un seul et unique corps.

Rachid Ouramdane a donc tenté de donner une traduction humaine et artistique à ce phénomène naturel – qui n’est pas encore totalement expliqué par les scientifiques – « au travers d’un foisonnement hétérogène d’actions » comme il l’indique lui-même. Sa recherche est aussi sociale, car « composer avec toutes nos différences » est selon lui l’un des enjeux les plus brûlants de nos sociétés actuelles.

Rachid Ouramdane en répétition de Murmuration avec le Ballet de Lorraine. Photo : Ballet de Lorraine.

Ce que l’on pourrait considérer comme l’argument du ballet est tout d’abord une réalité artistique concrète pour le chorégraphe qui écrit un ballet pour vingt-et-un danseuses et danseurs. Chacun ayant sa sensibilité, son charisme, sa délicatesse, un même mouvement est perçu différemment par l’œil du spectateur. Mais au-delà de cette réalité, cette expression révèle pour Rachid Ouramdane l’atmosphère ambiante de notre quotidien, où chacun tente de se faire une place parmi les autres sans considérer l’existence d’autrui, laissant alors naître des tensions, des mésententes qui rompent totalement l’esprit de communauté.

« Affirmer sa singularité, avoir le courage de porter sa différence tout cela me semble particulièrement nécessaire dans une période où l’Autre fait peur et est stigmatisé. »

Vêtus de différentes nuances de rouge, les danseuses et danseurs entrent sur scène, et tous s’observent, se toisent. Ils ont un territoire à conquérir. Mais quel territoire ? Celui de la scène. Car une scène conquise est un spectateur conquis. Les artistes s’apprivoisent : solos, duos et danses de groupe se succèdent dans un rythme déchaîné qui enivre et plaît.

“ Tout pour un et un pour tous ”

Tel pourrait être le second argument – qui peut prêter à sourire je l’admets – de Murmuration. Écrire pour vingt-et-un danseurs n’est pas chose aisée, cela n’échappera à personne, qu’on soit familier ou non du monde de la danse. Toutefois, dans ce domaine d’écriture, Rachid Ouramdane est un habitué, et pour Murmuration, il réussit même une double performance.

Tout d’abord, il est parvenu à écrire quelque chose de beau, d’explosif et d’accessible pour une troupe conséquente, telle que celle du Ballet de Lorraine. Simple performance pour un chorégraphe qui a désormais quasiment fait de la danse de grand ensemble sa marque de fabrique. Ensuite, et c’est là où réside finalement toute la magie de ce ballet, là où l’on sent en tant que spectateur tout le talent du chorégraphe pour l’écriture de grands ensembles : Rachid Ouramdane est parvenu à créer un chaos organisé, grâce à ce qu’il appelle une « écriture faussement brouillonne ».

Donner l’impression d’un désordre, d’une confusion entre les corps pour finalement démontrer que tout est maîtrisé, orchestré, telle a été la véritable réussite de ce ballet. Dans cette débâcle coordonnée, les corps s’évitent, se courent après, se touchent, se portent, s’abandonnent. Un seul faux pas et tout vole en éclat. Tout est cependant écrit d’avance, et le naturel des corps à se chercher et à se trouver plonge totalement le spectateur dans cette urgence du mouvement si structurée.

Les danseurs du Ballet de Lorraine le soir de la prémière représentation de Murmuration. Photo : Ballet de Lorraine.

Les danseurs se lient et se délient avec une intense rapidité qui laisse pourtant planer l’idée d’une cohésion et d’un besoin de chacun d’être avec les autres. Chacun a besoin de se sentir attendu à tel endroit à tel moment. Cette géométrie millimétrée qui ne laisse pas droit à l’erreur est palpable par le spectateur. Ce dernier se laisse gagner par la force qui unit et désunit l’ensemble des danseurs du Ballet de Lorraine. C’est une véritable performance collective qui se déroule sous ses yeux. Proposer une vision globalisée de la danse de grand ensemble, tel est l’objectif de Rachid Ouramdane qui souhaite « faire glisser le regard sur un plan large et pas un plan serré ».

« C’est cette matière que je tente de saisir pour inventer une danse où à peine une forme apparaît qu’elle est aussitôt gommée et remplacée par une nouvelle, à tel point qu’on se demande s’il on est bien sûr d’avoir vu ce qui vient de se passer. »

Phénomène marquant de ce ballet et d’autant plus important à souligner qu’il n’est pas toujours facile pour le spectateur de le détecter : le regard entre les danseurs. Dans tous les ballets, se regarder est vital pour les danseurs. Cependant, dans Murmuration, se regarder appartient à part entière à l’écriture chorégraphique. Tantôt menaçants, tantôt inquiets, les regards échangés entre les danseurs révèlent la communication nécessaire que de telles chorégraphies exigent ainsi que l’atmosphère de méfiance ou de solidarité qui règne sur scène.

La beauté des corps épuisés

Les chorégraphies de Rachid Ouramdane sont exigeantes et difficiles. L’exigence est telle qu’elle demande aux corps de puiser dans leurs ressources les plus profondes pour réussir à être toujours aussi précis, aussi vifs tout au long du ballet. Finalement, non pas que les danseurs soient moins précis à la fin du ballet, mais le spectateur parvient à repérer l’épuisement qui les frappe. Ce phénomène, que l’on pourrait imaginer comme négatif, rend au contraire le ballet encore plus puissant et retentissant car c’est dans l’épuisement que les danseurs cherchent à se dépasser, comme si le point d’orgue de Murmuration résidait dans le dépassement de ses capacités. Les corps sont beaux, même épuisés; l’émotion ne peut être plus forte.

Les gestes deviennent plus alertes, un empressement inexpliqué gagne les corps pour donner encore plus de circularités aux chorégraphies. Tout est rondeur, les corps se meuvent telles des ondes qui se répètent et se suivent dans des courses effrénées et toujours circulaires. Un premier danseur s’élance et, successivement, comme attirés par cet aimant indomptable, tous les danseurs se joignent au mouvement qui est d’une grandeur et d’une beauté indicible.

La musique de Jean-Baptiste Julien, qui jusque là accompagnait les corps de manière synchronisée et en adéquation avec l’ambiance de la scène, devient plus rugueuse, plus métallique; la panique est générale. Le calme semble revenir, et c’est dans un dernier mouvement de panique que tout le monde disparaît. Rideau.

Les danseuses et danseurs du Ballet de Lorraine ont réalisé avec Murmuration une véritable performance qui leur a permis de révéler une nouvelle fois leur professionnalisme, leur talent et leur capacité à danser admirablement bien dans ce lieu mythique qu’est l’Opéra National de Lorraine. Rachid Ouramdane a créé un ballet explosif, dont l’énergie déployée sur scène se transmet au spectateur dans une ferveur exceptionnelle. Bravo.

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