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Le paradoxe artistique chinois : les enjeux d’un gouffre culturel

Quelles relations le gouvernement chinois entretient-il avec la culture, et plus précisément l’art ? Quel poids la censure impose t-elle ? Comment s’opère la contestation des artistes ? Pourquoi n’agissent-ils pas ? Le magazine Divague est allé fouiller dans les archives chinoises des rapports à l’art et à la culture dans un pays bien connu pour son ambiguïté à ces sujets. Immersion au sein d’un paradoxe artistique qui a la tête dure.

Vieilles histoires pour l’Empire du Milieu

La Chine et les arts, c’est une vieille histoire. Le pays a construit sa réputation culturelle et artistique il y a des centaines d’années grâce à ses relations étroites avec la sculpture et l’art pictural. Il n’est en effet pas rare de voir dans chaque musée du monde un vase Ming ou une calligraphie à l’encre chinoise de l’ère Han. La culture artistique chinoise est incroyablement vaste et a permis aux empereurs de constituer les fondements de leur gloire millénaire.
Plus tard, à partir du XXème siècle, la Chine connaît un renouveau artistique et culturel : nous retenons notamment la Révolution Culturelle de Mao Zedong (à partir de 1966) à partir de laquelle la Chine fait émerger une nouvelle génération d’artistes et de penseurs. Cependant, ces avancées culturelles sont teintées de sang et de noirceur : des milliers de mort, la corruption, la mainmise du pouvoir. Des liens paradoxaux sont alors dévoilés : de l’art d’accord, de la culture oui, mais au service du pouvoir et de sa gloire. En témoignent ces grandes affiches d’inspiration maoïste représentant de courageux ouvriers chinois ou des fresques de familles souriantes et épanouies aux allures rouges staliniennes.

Une affiche type de propagande réalisée par des artistes chinois au service du gouvernement

La culture et l’art deviennent très vite en Chine les outils de la propagande du parti communiste. Un glissement s’est opéré de l’art culturel à l’art d’État. Malgré l’émergence dans les années 1968-1970 (notamment le mouvement Cicatrices) d’une nouvelle génération d’artistes, l’étau se resserre et le pouvoir chinois finit par complètement instrumentaliser toute forme artistique ou culturelle qui pourrait symboliser la Chine. Ainsi, jardins chinois, symboles tels que le dragon ou le Yangzi, littérature convergent vers un même point : faire honneur à la Chine sous la propagande, sous peine de censure.

La jeune étudiante Lin Zhao, membre des Cicatrices, exécutée en 1968 pour avoir contesté le pouvoir

Un nouvel Eldorado des arts contemporains

Pourtant, la Chine est en 2016 le numéro un mondial de l’art. Le paradoxe est énorme : comment un pays qui censure ses propres artistes et use de la censure depuis des centaines d’années peut-il devenir la plaque tournante artistique la plus importante sur Terre ? En 2016, la Chine a enregistré un chiffre d’affaires de presque cinq milliards de dollars, ce qui représente 38% des parts de marché mondiales. En tout et pour tout, six maisons de vente sur dix sont des maisons chinoises. Le marché chinois excelle en particulier dans un domaine artistique : celui de l’art contemporain avec un essor de 470% sur les six dernières années.

Un exemple de la banalisation de l’art pour servir le pouvoir chinois : un bouddha, un des symboles de l’art chinois

ll y a dix ans, le marché de l’art chinois était attractif uniquement pour les acheteurs occidentaux car il était trop cher. Mais depuis quelques années, une nouvelle classe sociale moyenne chinoise émerge et veut aussi entrer dans le luxe du marché de l’art. A présent, presque un tiers des acheteurs sont chinois. Malgré ce revirement important, le pouvoir en place est toujours aussi drastique et sévère : en novembre 2016 par exemple, le Parlement chinois adopte une loi visant à donner une base légale à la censure appliquée dans les productions cinématographiques du pays. Toute production qui « encouragerait l’opposition au pouvoir ou à la dignité de la Chine » est alors censurée.

Sans nom, l’une des oeuvres phare du chinois Zhang Daqian, le peintre le plus cher au monde, passé devant Picasso en 2016

Ce qui fait le miel de cette censure, c’est aussi le fait qu’elle est acceptée par la majeure partie de la population. Pourquoi ? Le gouvernement a mis en place un cercle vicieux astucieux : si tu ne contestes pas, tu gagnes de l’argent. Et si tu achètes des œuvres attestées par le gouvernement, tu montes les échelons sociaux, ce qui te permet de gagner de l’argent. Plusieurs voix grondent, notamment celles des artistes : les frères Gao déplorent une « instrumentalisation de l’art qui lui donne des airs de fête foraine et de buisness » tandis que Ye Xing Qiang, peintre expatrié à Paris, dénonce une « incitation au faste social ».

La place ambiguë et paradoxale des artistes dans la société chinoise

Deux cas de figure au sujet des artistes chinois existent : soit ils sont censurés, soit ils servent les intérêts du parti unique. Ces derniers nourrissent une vision parallèle de l’art et de son marché en gagnant des millions pour leurs œuvres non-contestataires. Plusieurs d’entre eux témoignaient au micro d’Arte en septembre 2014 dans le reportage Chine, des artistes sous contrôle : « Il faut être dans les petits papiers du gouvernement pour pouvoir être un artiste ici ». De nombreuses fois les artistes de l’espace 798, le quartier artistique de Pékin, ont dénoncé les actes du gouvernement : toutes les expositions sont passées au peigne fin pour détecter toute trace de nu, de sexualité, de pornographie, de violence, de contestation.

L’espace 798 à Pékin, immense centre culturel et artistique

Cependant, une grande partie des artistes chinois restés au pays sentent le vent tourner : la contestation menace comme « une tempête qui dort depuis des décennies et qui menace d’éclater » explique Ai Wei Wei, l’artiste chinois emblématique de la contestation. Lui-même a décidé d’entrer dans la contestation franche en 2008, après le séisme au Sichuan (70 000 victimes) où il accuse le gouvernement de « laisser la population crever ». Il appelle alors les jeunes artistes à créer un mouvement de révolution contestataire comme celui de Tian An Men en 1989. Le nouveau levier des artistes se dirige vers l’espace public.

Chinese, photographie sur laquelle Ai Wei Wei brise symboliquement un véritable vase Huan en signe de contestation

La politique du gouvernement se durcit constamment : en mai 2013, le pouvoir censure plusieurs films américains jugés « violents » (Django Unchained par exemple) et en interdit la diffusion. En 2014, l’un des derniers festivals de cinéma indépendant chinois (le festival de Pékin) est interdit et dans le même temps des films chinois (comme ceux de Jia Zhangke) sont bannis de l’espace public. En 2016, l’accès aux plate-formes sociales (comme Youtube) est quasiment interdit. Les artistes sont passés à tabac comme Ai Wei Wei ou subissent des pressions policières (Ren Hang par exemple). Raisons pour lesquelles les artistes chinois se taisent, ou pire, n’agissent pas.

Manon Capelle

Véritable cœur d'artichaut qu'un caillou qui a l'air triste ferait pleurer, je suis aussi le genre de fille qui aime rêvasser la tête à l'envers sur le canapé et acheter des tasses à thé de toutes les couleurs parce que c'est joli. Je suis passionnée par l'histoire sous toutes ses formes, par les saveurs du thé, j'aime les anecdotes rigolotes qui ne servent à rien, les voyages où l'on ne fait que contempler ce qui nous passe sous le nez, et les boucles d'oreilles (ma petite addiction personnelle). Plus sérieusement, je suis étudiante en lettres modernes et en journalisme à l'Académie de l'ESJ, et je suis bien déterminée à prouver à la face du monde que l'info, c'est aussi de la légèreté.

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