Arts Cinéma

Paterson : Jim Jarmusch s’essaye à la poésie

Petit retour sur le dernier film de Jim Jarmusch, Paterson, avec un casting rafraîchissant et de beaux thèmes mais qui nous laisse un peu sur notre faim… A vous de voir.

Pour commencer

Paterson ? C’est quoi au juste ? Ou plutôt c’est qui ? Les deux questions se posent : Paterson est le personnage incarné par Adam Driver, chauffeur de bus (coïncidence, je ne pense pas) à la vie paisible aux côtés de sa (très belle) femme Laura (Golshifteh Farahani), et au quotidien très (très) régulier. Un film lent, qu’on a du mal à résumer par un thème : parle t-on d’amour, de routine, d’ennui, de poésie, de rêverie ? On suit, en deux heures, sept jours entiers de la vie de Paterson, sa compagne et leur chien. On suit ses essais à la poésie et ses rencontres – pas toujours là où on les attend.

Le détail et le vaste

Jim Jarmusch scénarise ses films, ce qui, plus que jamais, permet de donner une puissante cohésion entre images et histoire. A l’instar d’un quotidien que tout rend routinier, les images de Jarmusch tendent en majorité vers une simplicité déstabilisante : des axes frontaux (un peu à la Wes Anderson), peu de mouvements de caméra (plus du tout à la Wes Anderson), des cadrages larges et des plans longs qui donnent ainsi à voir l’espace et le temps de l’action. Jim Jarmusch nous plonge donc dans un univers qui nous entoure sans pour autant nous assommer d’informations. Il utilise des plans relativement simples mais qui donnent à chercher l’information autre part. Le cinéaste réduit les parts de dialogue et limite le jeu de son personnage principal, il introduit la lecture des poèmes et l’écoute des conversations d’inconnus dans le bus qui se répètent.

Jarmusch fait donc preuve dans son dernier film d’une sobriété travaillée et compose un film qui navigue doucement entre l’ensemble et le particulier. Un tel pari est risqué et le film ne fait d’ailleurs pas l’unanimité : lent, ennuyeux ou incompris, Paterson tente de se frayer une place pas si évidente mais a le mérite d’essayer.

Une routine plaisante ?

On touche assez vite à un des points principaux du film, à savoir la routine. Attention, Jarmusch ne s’est pas contenté de faire défiler des plans identiques pour figurer le quotidien de l’américain moyen. D’abord parce que Paterson n’est pas un américain moyen – il est poète et a une femme aux milles passions – mais aussi parce que grâce aux actions répétitives, le cinéaste crée des situations uniques. On se lève avec le couple durant une semaine entière, et on retrouve ainsi les fameux plans en plongée totale (ces plans « vus du plafond ») chers au réalisateur, on suit le réveil, le trajet à l’entrepôt, les quelques lignes écrites, les trajets du bus, le retour à la maison et la sortie du chien rendue plus agréable par un arrêt au bar.

Pourtant, Paterson ne semble pas s’ennuyer plus que ça… Du coup, on est un peu décontenancé face au personnage principal, à sa relation avec sa compagne – pas platonique mais presque – à sa poésie qui s’inspire de la simplicité du quotidien. Il nous faut un peu de temps pour savoir où le film va et autant pour se rendre compte de la passivité du personnage.

Du poétique, oui mais pas à outrance

Le force du film se situe dans les saynètes qui ponctuent le quotidien de Paterson, plus particulièrement dans le bus et au bar. Un phénomène intéressant est mis en place dans le bus, qui permet au conducteur d’entendre les conversations se déroulant derrière lui. Techniquement c’est un changement de point d’écoute ; l’effet est subtil et introduit de l’éphémère – les personnages sont des inconnus – et du renouveau. De plus, ces petites pauses dans le quotidien de Paterson sont enrichies de clins d’oeil permanents à plusieurs échelles du film : une histoire de jumeaux, le nom du personnage qui est aussi celui de la ville ou encore l’apparition de Kara Hayward et Jared Gilman (les deux héros amoureux du Moonrise Kingdom de Wes Anderson) qui ne peut être anodine. Sans risquer le spoiler, vous saisissez ici que les références font tout le film et lui sont essentielles car elles construisent un niveau de symbolisme important.

La poésie est aisément repérée comme un des thèmes principal du film, puisque Paterson lui-même noircit son petit « cahier secret ». Parler de poésie dans un film est une tâche difficile qui passe pratiquement toujours pour de l’élitisme ou éprouve une réception en demie-teinte. Malgré quelques lourdeurs qui ne sont pas nécessaires à la compréhension du symbolisme, comme les surimpressions dès qu’il récite ses propres vers, le poétique peut émerger dans Paterson avec liberté, dans un univers de simplicité et non un monde de référence toujours plus intellectuelles les unes que les autres. Jarmusch aime jouer entre les différents niveaux de son film et du cinéma en général, et va jusqu’à introduire un dernier personnage – un poète japonais venu à Paterson pour suivre la trace d’un poète américain – dont on doute encore de son existence. Celui-ci fait quelques remarques avant de partir, et on apprécie encore leur pertinence :

Poetry in translation is like showering with a rain coat

Jarmusch a tenté la légèreté, il a tenté de parler poésie mais avec des moyens qui restent risqués et qui continuent de diviser le public. Revenu bredouille de Cannes où il était en sélection officielle, Paterson a moins convaincu que le précédent Only Lovers Left Alive mais offre néanmoins une belle expérience avec un petit goût d’inachevé.

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