Théâtre

Le Petit Coucher de Stanislas : de l’histoire et du théâtre dans l’air

À l’occasion du deux cent cinquantième anniversaire de la réunion de la Lorraine à la France, le théâtre de la Manufacture, associé à l’écrivain Jean-Philippe Jaworski, propose une pièce de théâtre intitulée Le Petit Coucher de Stanislas. Le comédien Bruno Ricci, dans le rôle de Stanislas Leszczynski (roi de Pologne puis duc de la Lorraine et de Bar), interprète le texte de Jean-Philippe dans la mise en scène de Michel Didym, directeur du théâtre. Alors reverdie, comme à chaque rentrée, de ses jardins éphémères, la place Stanislas accueille trois représentations jusqu’au 23 octobre, mais vous pourrez aussi assister à la pièce les 29 et 30 octobre au Château de Lunéville, ainsi que les 4 et 5 novembre au Palais du Gouvernement de Nancy et le 13 janvier au Château de Commercy.

En attendant que la nuit tombe sur la Place Stanislas.

En attendant que la nuit tombe sur la Place Stanislas.

Comme de nombreux événements passés et comme autant d’autres à venir, Le Petit Coucher de Stanislas a été créé à l’occasion du deux cent cinquantième anniversaire du rattachement de la Lorraine à la France. La ville de Nancy veut en effet frapper un grand coup pour fêter cette date et en appelle donc à l’ensemble des structures culturelles de l’agglomération pour à la fois mettre en valeur l’Histoire de la région, mais aussi animer la ville, et attirer les curieux et les touristes par la même occasion. Le service des Parcs et des Jardins de Nancy s’est donc associé au Théâtre de la Manufacture pour élaborer un projet théâtral original. De cette association est née l’idée de créer une pièce hors des murs d’un théâtre. La Place Stanislas apparaît alors comme le lieu évident. À pièce insolite, lieu insolite. Jouer en plein air est un véritable défi, même pour des comédiens qui n’en sont pas à leur première heure de vol. Il faut en effet réussir à maintenir l’attention du spectateur sur la scène. N’oublions pas aussi de saluer l’ensemble du travail technique, qui est absolument nécessaire à la vie d’une pièce de théâtre, tant au niveau des lumières que du son, ainsi que de la création et du montage des décors.

Trois Lorrains à l’œuvre

C’est Michel Didym qui a demandé à Jean-Philippe Jaworski d’écrire une pièce centrée sur le personnage de Stanislas Leszczynski. L’univers littéraire de Jean-Philippe Jaworski appartient au genre de la fantasy, se caractérisant surtout par l’intervention de la magie et d’éléments surnaturels. Point de tout cela dans Le Petit Coucher de Stanislas, bien au contraire, le texte relève d’un réalisme et d’une précision presque déroutants.

Bruno Ricci, Jean-Philippe Jarowski et Michel Dydim.

Bruno Ricci, Jean-Philippe Jaworski et Michel Didym.

Le Petit Coucher de Stanislas constitue la quatrième collaboration artistique de Michel Didym et de Bruno Ricci. Ce dernier explique dans le journal l’Est Républicain : « Nous sommes tous les deux de Nancy et nous avons eu la même formation et nous travaillons avec un auteur Lorrain. Ça a du sens. » A travers la pièce, c’est en effet la Lorraine que nous respirons. Les mots écrits par Jean-Philippe raisonnent dans la bouche de Bruno et prennent tout leur sens dans la mise en scène de Michel. Cependant, cette pièce s’adresse à tout le monde, Lorrains ou voyageurs venus d’ailleurs.

Stanislas, bien plus qu’un symbole

La pièce s’ouvre sur le roi Stanislas couché dans son lit. Il se réveille et découvre avec stupeur la présence d’une femme dans sa chambre. Ne parvenant pas à reconnaître exactement cette personne, il la considère tour à tour comme une inconnue ayant réussie à passer sa garde, sa fille Marie-Antoinette, puis comme une marquise s’étant trompée de chambre. Le mystère insaisissable − tant pour Stanislas que pour le spectateur − de cette femme permet à Stanislas de s’y confier de manière différente selon l’identité qu’il lui attribue. Le spectateur est totalement plongé dans la confidence, lui aussi est dans la chambre, attentif au récit que Stanislas s’apprête à lui faire de sa vie. Cette femme est jouée par Charlène Ploner, elle ne parle à aucun moment dans la pièce, mais elle joue de la contrebasse et chante, embaumant les paroles d’une volupté, les égayant et les animant.

Stanislas apparaît à de nombreuses reprises au cours de son monologue comme un personnage tourmenté, agité et en proie au doute. Il se laisse aller à une rétrospective de sa vie, relatant ses difficultés à être respecté par ses pairs européens, ses nombreux échecs guerriers, ou bien ses fiertés et ses réussites comme être duc de la Lorraine et du Bar. Jean-Philippe Jaworski a constitué un texte dense, riche et à travers lequel se dessine le portrait d’un roi pas comme les autres.

Éviter la guerre à tout prix

Stanislas est en effet loin d’être un roi belliqueux. Pourtant, il s’est de nombreuses fois retrouvé mêlé à des conflits européens, brillamment détaillés et contés par Bruno Ricci. Lorsqu’il se retrouve à la tête du duché de Lorraine et du Bar, il est accueilli chaleureusement par la population, celle-ci voyant en lui la figure d’un monarque protecteur et paternel. L’Histoire leur donna raison.

En plus d’avoir multiplié les échecs militaires, Stanislas a connu de nombreuses déloyautés diplomatiques, à commencer par son gendre Louis XV qui, certes, lui accorde la direction du duché lorrain en 1737, mais parallèlement à cela établit un traité sur le rattachement de cette région à la France à la mort de son beau-papa.

Le texte et l’interprétation de Bruno Ricci rendent à merveille le sentiment de frustration, parfois même de tristesse de ce roi qui ne semblait pas être accepté par ses pairs et qui a dû fuir plusieurs fois la Pologne, déguisé en marquis allemand ou en simple valet.

« Je me satisfaisais d’être un particulier en exil. »

Cependant, de ces situations rocambolesques Stanislas n’a tiré aucun sentiment de vengeance, bien au contraire, il s’en contentait et les considérait certainement comme des expériences inattendues mais obligées de sa vie de puissant.

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Charlène Ploner et Bruno Ricci

Un homme de lettres

Roi de Pologne, il se retrouve en 1737 duc de la Lorraine et de Bar par quelques arrangements nébuleux négociés par son gendre Louis XV. Ne sous-estimant pas son rôle, il œuvre au contraire avec détermination pendant vingt-neuf ans au développement de ses terres lorraines, notamment en matière d’éducation, d’instruction et de santé. C’est ainsi qu’il parvient − malgré les réticences de son intendant La Galaizière − à créer la Bibliothèque Royale de Nancy (alias la «BM» pour les étudiants nancéens), devenue le siège de l’Académie créée par ses soins, l’Académie de Stanislas, composée d’une quarantaine d’hommes de lettres parmi lesquels on peut citer Montesquieu, Fontenelle ou Buffon. Rien que ça. Stanislas est un fervent défenseur et acteur de la philosophie des Lumières, convaincu du meilleur de l’homme lorsque celui-ci est instruit, cultivé, et détenteur du pouvoir de s’exprimer dans une langue convenable et juste. L’écriture du monologue est d’ailleurs très soignée, rendant avec justesse le langage du XVIIIème siècle ainsi que l’habileté de ce roi à s’exprimer, à raconter, à se livrer avec aisance.

Le spectateur, à la fin de la pièce, ne doit plus voir Stanislas comme un simple duc de Lorraine parmi d’autres, qui a permis à la France d’obtenir les territoires de la Lorraine et de Bar, ou comme une statue érigée au centre d’une des plus belles places d’Europe (ne l’oublions quand même pas). Stanislas est bien plus qu’une figure symbolique, que l’emblème d’une région. Toute la pièce cherche à montrer que c’est un être sensible, curieux et soucieux du bien-être de ceux qui sont sous son autorité, quelle que soit leur nationalité.

L’écriture théâtrale comme support d’une pensée historique

La force du texte de Jean-Philippe Jaworski provient de son pouvoir à instruire le spectateur sans le plonger dans une biographie barbante, théorique et froide. Chaque mot prononcé par Bruno Ricci est empreint d’une réalité palpitante accompagnée d’une sensibilité émouvante. Bruno Ricci interprète brillamment le roi Stanislas, et il est important de souligner tout le courage dont il faut s’armer pour réussir à interpréter une figure historique en ayant comme seules indications des témoignages écrits, et non des images par exemple. Bruno Ricci a longuement travaillé son jeu, comme pour n’importe quel rôle d’ailleurs, mais il a fallu imaginer le ton, les déplacements, les gestes pour coller au personnage et redonner vie à Stanislas de manière originale sans tomber dans le grotesque.

La grandeur du personnage s’est totalement retrouvée dans l’écriture et la mise en scène de cette pièce de théâtre. Elle nous présente non pas un roi comme on pourrait caricaturalement l’imaginer, c’est-à-dire orné de ses plus belles parures, intransigeant et prétentieux. Ici nous rencontrons un roi en robe de chambre qui, confronté au silence de l’étrangère de sa chambre, ne peut s’empêcher de lui parler et de lui conter sa vie.

Une mise en abyme audacieuse

Louis Jouvet a dit « Condamnés à expliquer le mystère de leur vie, les hommes ont inventé le théâtre ». Cette citation illustre totalement le rôle de Stanislas composé par Jean-Philippe Jaworski, qui se met en scène devant cette inconnue pour lui retracer sa vie ; il semble alors jouer un rôle dans une pièce de théâtre : sa propre vie.

« Je suis un roi de théâtre, c’est là tout le secret de ma destinée. »

Stanislas se considère en effet comme un personnage de l’Histoire, appelé à agir sur le théâtre des opérations du pouvoir et de la diplomatie européenne, accordant une importance sans égale à ses actes et à ses paroles. Jean-Philippe Jaworski intègre avec subtilité le thème du théâtre à travers le vocabulaire employé par son personnage, ce qui crée alors une mise en abyme des plus originales : le spectateur assiste à une pièce de théâtre avec pour personnage principal le roi Stanislas qui se met lui-même en scène dans le récit de sa vie.

Sensible et réaliste, Le Petit Coucher de Stanislas est une pièce qui impressionne autant qu’elle enseigne, les dimensions esthétiques et didactiques sont réunies, le tout joué avec maîtrise et intensité. Assister à une pièce de théâtre sur le roi Stanislas Leszczynski sur la Place Stanislas et sous l’autorité même de la statue revêt un caractère touchant, instant éphémère comme seul peut en procurer le théâtre. Cette pièce est définitivement une réussite et ce n’est pas que le cœur d’une nancéenne qui vous parle.

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