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La protection des vaches, symbole de tensions religieuses en Inde

Le 1er avril dernier, Pehlu Khan, fermier de confession musulmane âgé de 55 ans, a été agressé par une centaine de personnes alors qu’il transportait des vaches dans son camion. La scène se passe sur une autoroute à Alwar, dans l’Etat du Rajasthan, dans l’ouest de l’Inde. L’homme a succombé à ses blessures deux jours plus tard. Ce n’est pas le premier incident de ce genre en Inde : au cours des deux dernières années, au moins dix musulmans ont été tués pour avoir mangé de la viande de bœuf ou participé à des trafics de vaches.

Qui est à l’origine de ces crimes ?

Des gau rakshak  (protecteurs de la vache), autrement dit des « milices de protection des vaches », sévissent dans le pays, principalement au nord et à l’ouest. Elles scrutent les axes routiers et ciblent les véhicules transportant ces animaux. Selon ses membres, le but est d’empêcher l’abattage des vaches, considérées comme sacrées dans la religion hindoue. Pour les opposants, ces milices sont avant tout contrôlées par des nationalistes hindous visant exclusivement les musulmans. Le Premier ministre indien Narendra Modi, lui aussi nationaliste hindou au pouvoir depuis 2014, a finalement accusé l’année dernière les milices de se servir de la religion comme excuse pour commettre des crimes.

La vache : un animal sacré dans la religion hindoue

La vache est un animal sacré dans la tradition hindoue. Elle n’est pas déifiée et ne possède pas de temple à son effigie, mais est présente dans les textes religieux. La Gao Mata (la « Mère Vache » en hindi) est considérée dans le pays comme une « mère universelle » : elle fournit le lait à la famille même la plus pauvre. Les textes sacrés racontent qu’elle aurait été créée par Brahmâ, la divinité à l’origine du monde. Elle est également considérée comme étant l’animal de compagnie des dieux Krishna et Shiva. Dieu le plus vénéré d’Inde, Krishna est souvent représenté jouant de la flûte autour de jeunes femmes et de vaches.

D’un point de vue économique, la vache est un animal très utile : elle produit du lait, aide aux travaux des champs et ses excréments ont des vertus de combustible. La communauté hindoue s’est formée autour de cet animal. La plupart des croyants sont végétariens, ou du moins ne mangent pas de bœuf. Et les professions associées au commerce de la viande, ou au travail du cuir sont réservées aux Intouchables, c’est-à-dire aux individus considérés comme hors castes et affectés à des métiers jugés impurs.

La vache comme instrument politique ?

La sacralité de la vache s’est transformée en Inde en instrument politique. La communauté hindoue se place en majorité et réprime les minorités mangeuses de bœuf, dont les 177 millions de musulmans (14 % de la population). 

Dès la fin du XIXe siècle, un mouvement nationaliste se forme pour lutter contre les colons et les musulmans décrits comme des agresseurs de vaches sacrées. Très vite, ces discours de défense des animaux deviennent des paroles contre les musulmans et des émeutes éclatent en 1893 puis en 1917. Mohandas Karamchand Gandhi crée des associations moins violentes de protection des vaches qui ne fustigent pas les musulmans et leurs pratiques.

Aujourd’hui, depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir, affilié au Bharatiya Janata Party (BJP), les revendications hindoues nationalistes gagnent du terrain. Les lynchages s’intensifient : à titre d’exemple, le 28 septembre dernier, dans le nord du pays en Uttar Pradesh, une foule de 200 personnes a battu à mort un quinquagénaire et grièvement blessé son fils, en prétextant que la famille avait mangé du bœuf. Dans le nord du pays, les brigades se multiplient et n’hésitent pas à attaquer.

Des tensions religieuses de plus en plus présentes : la « politique du bœuf »

Les tensions entre hindous et musulmans ne datent pas d’hier. Après l’indépendance en 1947, les déplacements forcés de populations entre l’Inde et le Pakistan ont provoqué des émeutes entre les deux communautés, faisant près d’un million de morts. Aujourd’hui, sous prétexte de protection des animaux, la parole ultranationaliste s’est libérée. Les extrémistes hindous tentent d’imposer leur culte à la société indienne tout entière. Le ministre de l’agriculture indien dénonce l’abattage de vaches et en fait un « péché mortel. » Le chef du gouvernement (BJP) de l’Etat de l’Haryana a déclaré :

Les musulmans peuvent continuer à vivre dans ce pays s’ils arrêtent de manger du bœuf.

Ainsi, la vache permet aux hautes castes, qui représentent moins de 15 % des hindous, de renforcer leur domination sur les minorités.

Quelle législation sur l’abattage des bovins en Inde ?

Sous l’influence de Narendra Modi, la législation s’est durcie. Selon la Constitution de 1949, il revient à chaque Etat indien de légiférer en matière d’abattage. Sur les vingt-neuf Etats indiens, dix-huit interdisent totalement l’abattage de bovins, prévoyant des peines jusqu’à dix ans d’emprisonnement. Cinq Etats condamnent également la consommation de viande de bœuf, allant parfois jusqu’à des perquisitions dans des restaurants. Le nouveau gouvernement local de l’Uttar Pradesh, Etat le plus peuplé d’Inde, dirigé par un hindou radical, s’attaque à l’industrie de la viande bovine, traditionnellement tenue par les musulmans.

Les Indiens se mobilisent

Sur twitter, avec le hashtag #beefban, certains n’hésitent pas à se moquer des mesures, comparant la gravité d’un vol de vache au peu de considération donnée à une agression sexuelle. Des habitants se mobilisent : le « festival du bœuf » non confessionnel se tient chaque année à l’université Osmania d’Hyderabad, dans le centre du pays. En décembre 2015, pour la première fois, près de trente étudiants ont été arrêtés pour « consommation de bœuf en public ». Et si les vaches rescapées lors de contrôles sont conduites dans des enclos tenus par des protecteurs, certaines sont pourtant revendues au marché noir à des bouchers. Ces revendications communautaires servent en quelque sorte de diversion et mettent en exergue les difficultés du gouvernement à relancer l’économie du pays.

Anna Kurth

About

Etudiante en photographie, j’aime faire des photos floues et sans intérêt. Sinon j’ai toujours ce petit fil rouge dans ma tête : devenir un jour journaliste. Joueuse de piano depuis belle lurette, danseuse sans style précis pendant quatorze ans. J’ai développé un amour pour les expressions et dictons. Et sinon j’aime l’allemand, je mesure 1m54 et ne sors jamais sans rouge à lèvres. Voilà, vous savez (presque) tout.

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