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L’IVG contestée quarante ans plus tard

En France, l’interruption volontaire de grossesse (IVG pour les intimes) est autorisée depuis la loi Veil du 15 janvier 1975. Une quarantaine d’années plus tard, ce qui est plus communément appelé l’avortement a fait l’objet de contestations de la part du « mouvement des survivants » à Paris.

 

Une manifestation anachronique

Samedi 4 juin 2016, une manifestation organisée par un groupe de jeunes contre l’avortement a eu lieu près du Centre Pompidou, dans le centre de Paris. Une petite centaine de militants ont défilé dans les rues en distribuant des prospectus anti-IVG et en scandant des slogans comme « Survivants, un sur cinq » ou « Nous sommes tous des rescapés ». Ils disposaient d’autocollants sur lesquels était écrit « conformes » et mettaient en avant leur main avec un annulaire manquant pour appuyer le fait que, selon eux, un cinquième de la population manque à cause de l’avortement.

Qui sont les « Survivants » ?

Âgés d’une vingtaine d’années, les jeunes qui composent le mouvement activiste non-violent se considèrent comme des « rescapés de l’avortement » après la loi Veil de 1975. La majorité des personnes composant le mouvement serait des hommes, bien que les médias aient montré beaucoup de femmes « survivantes » lors de la manifestation.

Les jeunes anti-IVG n’ont a priori pas l’intention de mener des actions violentes dans des centres d’avortement ni de tenir des propos accusatoires sur les femmes qui le pratiquent. Selon le fondateur du groupe Emile Duport, engagé contre l’IVG depuis ses dix-huit ans, le mouvement se veut « ouvert et multiconfessionnel ». L’objectif est de sensibiliser les populations aux « souffrances » qu’engendrerait l’IVG et de souligner un manque de la population. Le mouvement semble maîtriser les codes de la communication, comme en atteste leur site internet et la diffusion de clips ou d’images sur les réseaux sociaux. Emile Duport explique : « Je travaille dans la création digitale et j’ai fédéré autour de moi des créatifs et de designers, investis dans la cause, d’où cette qualité ». Selon lui, la manifestation de samedi est «surtout une première opération symbolique, destinée à intégrer les premiers membres. Mais notre mouvement est appelé à prospérer. »

Le mouvement ne serait rattaché à aucun groupe politique ni aucune étiquette religieuse, comme l’indique leur slogan « ni cathos, ni fachos ». Pour autant, les « Survivants » ont été soutenus samedi par l’Action française, mouvement politique nationaliste et monarchiste d’extrême droite. De plus, une grande partie du collectif viendrait de la droite conservatrice et de la Manif pour Tous. Ils seraient en fait inspirés par l’association catholique d’extrême-droite La Trêve de Dieu, devenue célèbre pour avoir organisé des opérations commandos en 1987 contre l’IVG.

En gros, les « Survivants » souhaitent « réveiller les consciences » sur l’avortement et exigent surtout que des alternatives à l’IVG soient développées.

Les arguments du mouvement, moyennement convaincants

Selon le groupe, il existe un « syndrome du survivant », ressenti par les enfants nés après la loi anti-IVG. Les militants estiment que chaque génération voit un cinquième de sa population sacrifiée par l’IVG en avançant les chiffres de 210 000 avortements par an en France pour 800 000 naissances. Une militante explique : « Ça concerne celui qui va avoir un frère ou une sœur qu’il n’a jamais connu et qui va passer sa vie à se demander : ‘pourquoi est-ce que moi je suis là et pourquoi mon petit frère ou ma petite sœur on ne lui a pas laissé le droit d’exister’ ». Elle affirme éprouver personnellement ce manque. Pourtant, quand le journaliste lui demande si sa mère a avorté, sa réponse est non. Sa justification : « Vous vous rendez compte du nombre de personnes qui auraient pu être des personnes extraordinaires mais à qui on n’a jamais laissé le temps d’être là ? ».

Pour le groupe, « Un embryon c’est un être vivant ». L’argument, pas nouveau, faisait partie des slogans proclamés durant la manifestation. « On est surtout là pour dire : nous aussi on a été des embryons, certains de nos frères ont été des embryons. Et parce qu’ils n’avaient pas de projet parental, ils n’ont pas été acceptés », explique Émile Duport.

Il faut pourtant savoir que l’avortement se faisait évidemment avant la loi Veil de 1975. Les enfants non-désirés ont toujours existé. Seulement, avant la légalisation de l’IVG, les femmes les plus modestes recourraient à des avortements dans des conditions précaires et illégales, quitte à mettre leur vie en danger, tandis que les plus aisées se faisaient avorter dans des pays où l’IVG était légal. Accuser la loi Veil et se déclarer  « rescapé de l’avortement après la loi de 1975» semble alors peu approprié quand on considère que la loi a contribué à accroître la sécurité des femmes qui le faisaient en secret. En outre, selon des féministes présents lors de la manifestation, une femme meurt toutes les 9 minutes dans le monde à cause d’un avortement clandestin. Les « survivants » semblent privilégier un « amas de cellules » plutôt que la vie humaine.

La contre-manifestation

Bien sûr, pas besoin d’être féministe pour contester les idées anti-IVG. Mais ce sont bien des groupes féministes et antifascistes qui ont rejoint la manifestation des « Survivants » samedi pour s’y opposer. Les contre-manifestants féministes ont alors à leur tour levé des pancartes et des cintres (instruments utilisés pour avorter illégalement) en clamant « mon corps, mes joies, ta gueule, casse-toi », « tout le monde déteste les cathos » ou bien « je bénis l’avortement, amen ».

Une féministe explique : « On n’a pas envie d’entendre les mêmes arguments qu’il y a quarante ans ». En effet, quarante ans plus tard, quelques mentalités sont restées figées. Samedi, deux manifestations se sont donc confrontées : l’une conservatrice, l’autre progressiste.

La présidente de la Fondation des femmes, Anne-Cécile Mailfert, commente : « L’approche de ce groupe n’est certes pas aussi frontale que celle des commandos anti-IVG, mais il mène une réelle bataille idéologique. ». Ce qui est perçu comme le « premier droit des femmes » n’est donc pas mis en danger, malgré de lourds désaccords d’opinion entre les groupes.

L’avortement en France : quelques chiffres et informations

En matière d’avortement, la situation française peut paraître paradoxale : la contraception y est parmi les plus développées au monde. Pourtant le taux d’avortements, presque stable depuis la légalisation, est parmi les plus élevés de l’Union européenne. Chaque année et comme cité plus haut, environ 210 000 à 220 000 IVG sont pratiquées en France pour plus de 800 000 naissances. En moyenne, une Française sur trois aura recours à une IVG une fois dans sa vie.

Selon un rapport de l’Igas en 2009, 72 % des IVG sont réalisées sur des femmes sous contraception au moment de la conception et dans 42 % des cas, sous une contraception « théoriquement très efficace (pilule ou stérilet) ».

A noter que le nombre d’avortements ne diminue pas alors que le nombre de grossesses non voulues est passé d’une sur deux en 1975 à une sur trois aujourd’hui. Selon une sociologue de l’Inserm, « Cela s’explique par le fait que les grossesses non désirées se terminent plus souvent par une IVG. Alors que quatre grossesses non voulues sur 10 étaient interrompues en 1975, elles sont aujourd’hui six sur dix. ». Certains parlent, en ce sens, d’une banalisation de l’avortement. Nathalie Bajos parle plutôt d’une évolution sociale.

Enfin, il est bon de savoir qu’en France, l’avortement est pris en charge à 100% par l’Assurance maladie. Les femmes bénéficient d’un droit à l’anonymat et au respect de la confidentialité et ont le choix entre l’intervention chirurgicale et la méthode médicamenteuse (selon votre situation). Les montants des soins relatifs à une IVG varient selon le type d’IVG et le statut de l’établissement qui le pratique (privé ou public).

Jeanne Lagarde

Etudiante à Sciences-Po Strasbourg, je vis dans un petit village perdu affectionné par le troisième âge en attendant. Même si mon passe-temps favori se résume à m'empiffrer devant des séries (pas très glam, certes, mais only god can judge me), le dessin et la lecture occupent une grande partie de mon temps quand je ne suis pas en train de prendre des photos du ciel ou de fleurs. Grande sensible, je voue également une passion bizarre aux hérissons.

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