Arts Littérature

Quatre BDs pour contrecarrer la grisaille

Notre revue de bandes dessinées : un premier choix de BDs variées, entre fiction et réalité, rapports humains et solitude. 

Paroles d’honneur  Leïla Slimani et Laetitia Coryn

Pour beaucoup de lecteurs aguerris, Leïla Slimani est synonyme de prix Goncourt, philosophie, thésarde. Dans son dernier livre, la jeune autrice raconte son voyage au Maroc et ses rencontres avec des femmes qui lui livrent les dessous de la sexualité dans un pays où le mot sexe peut vous conduire tout droit à la prison. Défaisant une à une les couches du carcan étatique sur la question, l’autrice montre que comme partout, le discours n’est pas adapté à la réalité. Autrement dit : ce n’est pas parce que le gouvernement nie des pratiques comme la sodomie et le sexe oral, et interdit les relations homosexuelles, que celles-ci n’existent pas.

Une rencontre avec Laetitia Coryn, dessinatrice de talent, lance le projet de raconter en parallèle ce récit en BD. Plus accessible à tous, la BD permet aussi de rendre compte des expressions de visage, de la timidité à livrer les dessous de sa vie sexuelle et de l’effet qu’a la présence des deux femmes sur les confidences qui leur sont livrées. Une BD à lire absolument, ne serait-ce que parce qu’elle est écrite et dessinée par deux femmes dans un pays où les femmes n’ont pas de place. 

Le premier homme Jacques Ferrandez

En 1960, Camus meurt brusquement dans un accident de voiture. Dans sa sacoche est retrouvé un manuscrit, laissé inachevé. Et presque indéchiffrable. Des mois sont nécessaires pour retranscrire l’écriture d’un roman qui promettait d’être brillant, plus brillant peut-être que L’étranger ou La pesteCe roman est Le premier homme.

En 2017, Jacques Ferrandez, dessinateur régulier de Camus (il avait notamment adapté L’étranger en BD), décide de s’attaquer une nouvelle fois à ce monument de la littérature française, en adaptant cette fois son dernier roman, son dernier legs. Une nouvelle fois, le dessinateur doit faire le choix des plans à dessiner ou à laisser de côté, le choix d’ajouter son propre point de vue à celui de la personne qui a retranscrit le livre et de Camus lui-même. Un triple prisme, cette fois, et non pas double. Un triple prisme d’autant plus important que Camus n’a jamais pu lui-même parler de son livre, et pour cause.

Les gens honnêtes  Christian Durieux et Jean-Pierre Gibrat

Commencée en 2008, la série Les gens honnêtes est sortie en intégrale cet automne. Rassemblant quatre tomes, cette histoire prend place sous la plume acérée de Gibrat et le crayon fin de Durieux. Le scénario, coupant, est adouci par les dessins et les couleurs du dessinateur, qui atténue la souffrance du récit, souvent palpable, parfois tangible. Mais Les gens honnêtes est avant tout un récit d’espoir, dans lequel on peut se remettre de tout, et surtout s’ouvrir aux autres.

Cette histoire, qui commence par la brusque perte de repères du personnage principal – celui-ci perd tout ce qu’il possède et chérit – est celle d’une remontée, d’une force de vivre. Pour s’en sortir, le personnage n’a pas d’autre choix que de se remettre en question et d’accepter ce qui lui arrive. Reste ensuite à réussir à changer radicalement de vie, à s’ouvrir aux autres, et à retrouver le plaisir des petits bonheurs de la vie.

L’aimant Lucas Harari

Si vous n’avez jamais entendu parler de Lucas Harari, c’est normal. Il s’agit ici de sa première BD. Mais si dans deux mois pas un seul de vos proches ne reçoit sa BD à Noël, posez-vous des questions. Car L’aimant est unanimement reconnu comme du génie, une BD comme on n’en fait pas deux. Le genre de livre qui est LE livre d’une vie. Pas étonnant, quand on sait que l’histoire est elle-même l’histoire d’une vie. 

L’aimant raconte l’histoire de Pierre, étudiant architecte. Pour son mémoire, il étudie les thermes de Vals, en Suisse. Ces thermes, qui existent vraiment, fascinent Pierre, au point qu’il «pète littéralement un plomb» à force de les étudier. Il se rend alors sur son lieu d’études pour essayer de percer le mystère de leur architecture et de ce qui le fascine. Conçue comme un thriller, cette BD explore aussi les limites de l’être humain et de son cerveau, menacé par la folie de l’obsession.

Lucile Carré

En recherches sur l'imbrication sphère publique sphère privée à travers la prison, j’aime écrire sur tout ce qui a priori n’intéresse personne (genre les prisons, le big data et la santé). J’aime beaucoup la polémique, mais je sais aussi être sérieuse. Quand je veux. Intéressée par beaucoup, beaucoup trop de choses, je ne dors pas, ce qui me permet de chiner plein de trucs cools sur le web, à l’extérieur, ou encore dans les arts. En bref, je ne m’interdis aucun domaine

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