Arts Cinéma

Au revoir là-haut : « un pamphlet élégamment déguisé »

Ce mercredi 25 octobre est sorti dans vos salles le dernier drame burlesque d’Albert Dupontel, Au revoir là-haut. Des émotions en cascade, des plans hyper mobiles et les grands yeux bleus de l’excellent Nahuel Pérez Biscayart (déjà aperçu récemment dans 120 battements par minute)… Ce film vaut clairement le détour.

       « Au revoir là-haut ma chère épouse »

Au revoir là-haut est une adaptation du roman du même nom de Pierre Lemaitre paru en 2013. Ce titre est tiré de la dernière lettre du soldat Jean Blanchard (injustement fusillé en 1914), adressée à sa femme : « Au revoir là-haut ma chère épouse ».

Édouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart) est un jeune fils de la haute bourgeoisie parisienne, un dessinateur de génie, rejeté depuis toujours par son père : Albert Maillard (Albert Dupontel), un comptable fiancé à une ombre. Tous deux sont projetés dans les horreurs de la première guerre mondiale. Lors d’un combat – du dernier combat – Édouard sauve la vie d’Albert mais est blessé à son tour : il est mutilé, la mâchoire fracassée. Ils tentent alors de se réinsérer, et montent une arnaque aux monuments aux morts, aidés par une jeune orpheline, Louise. Débute alors pour eux une vie de dandy, mais aussi une vie pleine de violence et d’étrangeté.

« J’y ai vu un pamphlet élégamment déguisé contre l’époque actuelle »

C’est ainsi qu’Albert Dupontel – réalisateur, humoriste, scénariste et acteur français – décrit le roman. Il révèle que l’adaptation a été simplifiée par l’écriture « imagée » de Lemaitre.  Le réalisateur aurait très peu mis à contribution l’écrivain lors de la rédaction du scénario, lui demandant cependant son avis sur la possibilité d’imaginer une fin différente… Dupontel réalise des longs métrages depuis les années 1990, mais il est resté jusqu’ici en marge de la profession, et il tient peut-être ici le film qui le poussera sur le devant de la scène. En plus de ce choix audacieux d’adapter un roman de plus de 600 pages, Dupontel a décidé de travailler avec deux coloristes pour désaturer les couleurs du film pour ensuite les recoloriser plan par plan, en ajoutant ensuite un grain numérique, ce qui donne l’impression que le film a été tourné à la pellicule.

« Le seul truc que la guerre m’a appris c’est taper sur des gens qui m’ont rien fait. »

Dans les premières minutes du film, au moyen d’une caméra-épaule très mobile, nous sommes plongés au milieu des tranchées, des tranchées presque pacifiées à l’annonce de l’armistice. Pourtant, l’horreur de la guerre n’est jamais loin, et Henri d’Aulnay-Pradelle (Laurent Lafitte), véritable ange de la mort, veille à ce que ce soit le cas et Édouard est blessé, mutilé. Comment se réintégrer à la vie en société après de telles expériences ? Lemaitre et Dupontel y répondent par un drame burlesque, coloré qui dénonce les violences physiques et symboliques que peuvent subir les rescapés et les mutilés de guerre.

« On peut mentir avec la parole et avec les yeux mais le corps ne ment pas. » Nahuel Pérez Biscayart

Édouard est une « gueule-cassée ». Il n’a plus de mâchoire, plus rien en dessous du nez. Ne reste plus que ses yeux bleus. Il décide alors de se construire des masques, de toutes les couleurs, de toutes les formes, des masques qui cachent, des masques qui expriment, des masques qui se fondent avec le personnage. Nahuel Pérez Biscayart a du apprendre à avoir une voix gutturale, mais surtout à s’exprimer presqu’exclusivement avec son corps, l’acteur révèle s’être inspiré de la « gestualité de la Commedia dell’arte ». Le spectateur reste fasciné par les mouvements du corps d’Edouard, ses mouvements de tête expriment autant de chose qu’un visage humain. Nahuel sourit avec ses yeux, rit avec ses épaules, et pleure avec sa poitrine.

L’utilisation des masques sert également à une critique acerbe de la belligérance de l’État et du capitalisme (Edouard porte un masque fait de billets de banque). Le masque le plus intéressant est peut-être celui de la femme aux cheveux bleus, et on retrouve les mimiques de l’acteur argentin que l’on a déjà pu apercevoir dans 120 battements par minute, il est fascinant dans ce rôle efféminé.

Le miroir est également un choix de mise en scène qui contribue à la complexité et à l’épaisseur psychologique des personnages et de l’intrigue. L’objet reflète l’amour-propre, la culpabilité, l’arnaque, la mise à distance, et de manière générale l’apparence et la solitude.

L’expression initiale de Dupontel est très bien choisie, ce film est élégant, d’une rare pureté, et les critiques y sont déguisées, dans tous les sens du terme. À voir absolument, de préférence quand vous êtes de bonne humeur. Un vrai plaisir pour les yeux.

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