Arts Théâtre

Seuls, Wajdi Mouawad : un premier chapitre surprenant

Qui est Wajdi Mouawad ? L’auteur, metteur en scène et comédien d’origine libanaise se dit de partout et d’ailleurs. Ayant vécu en France pendant son enfance, puis au Québec, c’est sur la scène française qu’il s’est installé. Il a écrit plusieurs romans et pièces de théâtre publiés dans une vingtaine de langues. Sur scène, il interprète ses propres textes.

Artiste renommé – il a reçu le Prix de la Francophonie de la Société des auteurs compositeurs dramatiques, ainsi que le Grand Prix du théâtre de l’Académie Française – c’est aussi un intellectuel de talent. La prestigieuse École Normale Supérieure de Lyon l’a ainsi fait docteur honoris causa et il a été nommé Chevalier des Arts et des Lettres en 2006.

« Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté. » – Wajdi Mouawad

C’est en 2008 qu’il écrit et joue pour la première fois sa création, Seuls. Aujourd’hui, il a interprété cette pièce plus de cent soixante fois à travers le monde, devant des publics très divers. Seuls se veut être l’introduction d’un cycle de création nommé Domestique. L’objectif de celui-ci est d’aborder la famille en général, en parlant de chacun de ses membres. D’abord il y a Seuls. Viendront ensuite Sœurs ; puis Frères, Père et Mère, trois pièces qu’il compte aussi créer au théâtre de la Colline, dont il est le directeur depuis avril 2016.

« Il me semblait donc juste de débuter l’aventure par le premier chapitre. Et tenter ainsi de poser un geste symbolique fort. » – Wajdi Mouawad

Dans cette pièce, Wajdi Mouawad lie à la fois fiction et autobiographie, en se prenant lui-même comme objet. C’est un long monologue (près de 2h!) où il joue un étudiant de Montréal, Harwan, qui rédige sa thèse sur un sujet digne d’une anamorphose : Robert Lepage, le célèbre metteur en scène. Alors qu’il s’apprête à partir en Russie rencontrer l’homme qu’il étudie, l’étudiant apprend que son père vient soudainement de tomber dans le coma. Cette succession d’événements l’amène à se confronter à lui-même à travers la peinture Le Retour du fils prodigue de Rembrandt.

« Quand je me suis trouvé devant le tableau Le Retour du fils prodigue de Rembrandt, il y avait une telle évidence que je me suis aperçu que j’étais en train de passer totalement à côté de ma vie. J’ai donc voulu rentrer dans le tableau pour retrouver mes sensations d’avant. » – Wajdi Mouawad

Le personnage a une vie plutôt banale et commune. On pourrait certainement se retrouver dans ce personnage, qui confronté à son Moi intérieur, se trouve en difficulté.

Personnage double-face

La pièce débute. Wajdi Mouawad en sous-vêtement, mis à nu, commence par des paroles simples : « Je tiens à vous remercier de me donner la parole. Elle me permet d’exposer mon point de vue alors que la question de notre capacité à vivre ensemble et de nous accommoder de nos différences se pose avec autant de complexité. Qui sommes-nous ? Et qui croyons-nous être ? ».

Nous voilà entrés dans le vif du sujet. Les premiers instants nous exposent la vie banale d’Harwan, étudiant d’une trentaine d’année, qui vit simplement entre la rédaction de sa thèse, et les déboires avec sa supposée ex-petite amie. Des scènes de vie avec lesquelles chacun peut se retrouver. Wajdi Mouawad joue son rôle avec sobriété, sans ajouter de théâtralité excessive, ce qui rend l’entrée en matière plutôt lente.

Pourtant, ce rôle n’est qu’un prétexte pour aborder le problème du doublement des personnalités. C’est par un bruit violent dans la salle qu’est illustré le retournement de personnalité du personnage. S’envolant pour la Russie, notre héros banal réveille son Moi intérieur et découvre des désirs de retourner aux sources. Une redécouverte qui se fait au travers de la peinture.

S’entame une réflexion d’une grande qualité sur les choix de la vie et leurs conséquences, sur ces hasards qui nous constituent et ces chemins de traverse que nous aurions pu emprunter. Le discours, qui se centrait sur le personnage d’Harwan, s’ouvre au monde, et aborde les questionnements de chacun. Qui sommes-nous, où allons-nous ? Des interrogations de grande généralité, qui sont ici traitées avec tact et profondeur. On se prend à être philosophe, et à repenser notre vie. Harwan, personnage quelconque de nos sociétés contemporaines, se retrouve être notre incarnation à chacun. Il devient même porte-parole en commençant pour nous un travail d’introspection qui nous implique tous.

« Je m’appelle Harwan, mais ça n’a aucune importance et je pourrais bien m’appeler n’importe comment, comme n’importe qui. C’est comme ça. Ce n’est rien. »

Un spectacle lumineux et éclairant

L’installation est sobre : un lit et quelques cartons de déménagement. Plus tard, de grands panneaux lumineux d’un brillant exceptionnel sont installés sur la scène. Comme un soleil de soir d’été, ils éclairent les visages étonnés des spectateurs. Les effets visuels sont très présents. Wajdi Mouawad est doublé par un deuxième lui, projeté sur un écran blanc, qui nous donne des indices sur la double-personnalité du personnage. Un face à face avec son Moi, qui n’est vu que par le public.

Une bande-son s’ajoute à l’harmonie de l’ensemble, et contribue à l’émotion de certaines scènes. Présente rarement mais avec pertinence, la musique donne un ton mélancolique à la pièce. L’ajout aussi d’une musique de variété libanaise fait un joli clin d’œil aux origines de Wajdi Mouawad.

Cette mise en scène lumineuse met en valeur la performance artistique de l’acteur. Le public se retrouve témoin d’une relation très intime entre l’artiste et son art.

Comme un sentiment de réel, comme si le théâtre n’était plus théâtre, la fiction s’efface peu à peu pour laisser place à une forme de vérité, elle seule est capable de nous faire pénétrer dans l’intimité de l’artiste.

« Ce qui est beau dans le théâtre, c’est que parfois il n’existe pas. En ce sens, si Seuls est du théâtre, Seuls n’est pas forcément une « pièce de théâtre ».» – Wajdi Mouawad

La performance du peintre

Ce qui est étonnant, c’est que le public est en face d’une double performance artistique : jouer et peindre. On découvre le peintre enfoui en Wajdi Mouawad, et on ressent sa réelle implication durant la réalisation de son œuvre. Il ne joue plus, il est lui-même, seul avec son art.

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Crédits photos : Thibaut Baron

Blanche De Romémont

Tout récemment étudiante en histoire de l'art, j'aime me balader dans les musées, regarder les beaux paysages, me laisser porter par la musique et pleurer devant un film à l'eau de rose. Après un an à Londres, je me vois voyager tout autour du monde. Je suis notamment fan de Charles Aznavour, Gipsy Kings et Nina Simone. La musique c'est mon tempo, qui rythme ma vie.

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