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Sonita Alizadeh, le soleil levant afghan

Le portrait de la jeune Sonita Alizadeh, rappeuse afghane qui a bravé la tradition et a décidé que son destin en serait autrement. 

L’Afghanistan, ou l’un des pays qui transporte les plus beaux mythes orientaux. L’Afghanistan, ou un pays aux riches sous-sols, aux pierres précieuses par milliers, aux motifs hypnotisant des tapis persans. L’Afghanistan, ou le pays qui marie de force près de 60 % de ses filles avant l’âge de seize ans. L’Afghanistan, ou le pays qui a vu naître une insurgée, le petit grain de sable qui va faire capoter tout le système.

Sonita Alizadeh naît à Hérat, dans l’ouest du pays, en 1996. Elle a plusieurs frères et une sœur, sa propre mère a été mariée de force à l’âge de dix ans mais elle a appris à aimer son mari, d’une vingtaine d’années son aîné. Dès sa naissance, elle est plongée dans l’univers très rigoriste de la charia et de l’islam dur, le pays étant contrôlé à 70% par les Talibans jusqu’en 2001. Elle est très belle, des cheveux lisses noirs, de grands yeux de biche, la taille fine, bref, un bon parti pour des intéressés potentiels prêts à payer cher.

« L’hirondelle » comprend très rapidement et à de multiples reprises que son monde n’est pas celui dans lequel elle veut continuer à vivre, et n’est pas non plus celui dans lequel une seule femme peut vivre : un monde où l’on achète les femmes pour les marier de force, où la charia réduit considérablement les droits de la femme, l’accès à l’éducation. Et si seulement ça s’arrêtait là… En comprenant qu’en disant ne serait-ce que « non » à son futur mari, elle risque cinquante coups de fouet, Sonita rêve d’un mariage bling-bling à l’américaine avant de comprendre ce qui l’attend et de s’insurger.
Elle échappe miraculeusement à un premier mariage à 9 ans, où sa mère aurait pu la vendre pour 7 000 dollars. Cette dernière, bien ancrée malgré elle dans un engrenage qu’elle ne contrôle pas et qu’elle n’ose pas stopper, abandonne d’ailleurs Sonita, la filleule et la sœur de celle-ci à Téhéran, pour les protéger ou se protéger. Sonita raconte dans ses interviews qu’elle ne sait toujours pas, elle répète que sa mère « veut respecter la tradition », tradition que la jeune femme ne comprend pas, et que même ceux qui la suivent ne comprennent pas.
Quand sa mère la rappelle pour essayer de la remarier alors que Sonita gagne sa vie durement en accomplissant des petites tâches dans un foyer, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Elle écoute depuis des années du rap, elle sait ce qu’elle veut faire de sa vie : elle ne veut pas être mariée de force, elle ne veut pas « suivre la tradition » parce que c’est ce qu’une bonne femme fait, elle veut rapper pour dénoncer. Elle prend la décision radicale de partir loin, elle ne sait pas encore où, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas fait dans la dentelle.

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La jeune femme enregistrant son premier tube dans un studio iranien (source : NYT)


En Iran, elle rencontre la réalisatrice iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami qui fait de son histoire un film. Un sympathisant de la cause accepte d’enregistrer un de ses textes, non sans peur à cause du risque de se faire prendre. Sa première chanson, « Brides for sale », est chantée en arabe en hommage à toutes les jeunes filles arabes qui sont mariées de force, et qui subissent les lois de la violence tous les jours. Elle y apparaît vêtue d’une robe de mariée (photographie du CNN ci-dessus), couverte d’ecchymoses et d’égratignures. L’atmosphère du clip traduit bien son état d’esprit, entre révolte enflammée et douleur accablante. Très peu de temps après, elle quitte l’Iran pour les USA, ne sachant même pas comment elle a réussi à avoir des papiers et un visa. Sa bonne étoile la suit partout.

Très rapidement, elle se rend compte que personne dans le monde occidental ne sait vraiment ce qui se passe dans les pays arabes pour la gente féminine, elle décide de parler. Et là, l’effervescence se déclenche autour d’elle. Elle est interviewée par les plus grands journaux occidentaux, comme la chaîne américaine CNN, elle devient l’ambassadrice et la figure de proue de plusieurs associations, comme Strongheart ou Girls are not Brides.
Le monde entier adhère à sa cause. Tout le monde connaît son nom et réalise ce qui se passe, enfin, pour le plus grand soulagement de Sonita. La jeune fille de vingt ans continue son chemin et détruit tous les préjugés sur sa route, bien décidée à repartir rapper en Afghanistan, là où tout se passe pour elle. Et ce n’est pas pour nous déplaire.

Parce qu’on aime Sonita Alizadeh et qu’on veut aller plus loin :
« Brides for Sale », le premier clip de Sonita Alizadeh, à voir absolument (
Sonita, de Rokhsareh Ghaem Maghami (2015), une mine d’information sur la vie de la jeune rappeuse et sur son monde.
Sonita Alizadeh (rappeuse), de Pénélope Bagieu (blog Les Culottées), une planche BD style biographie esthétique.

Manon Capelle

Véritable cœur d'artichaut qu'un caillou qui a l'air triste ferait pleurer, je suis aussi le genre de fille qui aime rêvasser la tête à l'envers sur le canapé et acheter des tasses à thé de toutes les couleurs parce que c'est joli. Je suis passionnée par l'histoire sous toutes ses formes, par les saveurs du thé, j'aime les anecdotes rigolotes qui ne servent à rien, les voyages où l'on ne fait que contempler ce qui nous passe sous le nez, et les boucles d'oreilles (ma petite addiction personnelle). Plus sérieusement, je suis étudiante en lettres modernes et en journalisme à l'Académie de l'ESJ, et je suis bien déterminée à prouver à la face du monde que l'info, c'est aussi de la légèreté.

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