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Wikipédia censuré en Turquie : le site une nouvelle fois consacré défenseur de la démocratie

C’est un grand classique : Wikipédia se retrouve régulièrement mêlé à des intrigues politiques. Du fait de son fonctionnement, Wikipédia est en effet une cible privilégiée des hackeurs en tout genre, mais pas seulement : le site est aussi la proie des gouvernements.

Le fonctionnement de Wikipédia : une « invitation » à la malveillance ?

Le World Wide Web

Wikipédia fonctionne sur le mode participatif du World Wide Web, inventé par Tim Berners-Lee dans les années 1990 (vous pouvez retrouver son tout premier site web ici). Qu’est-ce que le World Wide Web ? C’est une application d’internet qui permet de consulter des pages via un navigateur comme Google, Qwant, Ecosia, Lilo… Par extension, le Web désigne aujourd’hui directement internet, mais ce sont en réalité bien deux choses distinctes. Le Web est quelque chose de dynamique, toujours en évolution, et participatif, car il y a des interactions entre l’utilisateur et le site (vous cliquez sur un bouton pour afficher une page, vous pouvez créer des liens entre des pages internet, partager des fichiers…).

Wikipédia en proie à son propre fonctionnement

Wikipédia fonctionne sur ce modèle participatif : n’importe qui peut écrire sur le site. Il n’est même pas nécessaire de savoir coder, et depuis quelques années il est même possible d’éditer en interface visuelle (c’est-à-dire comme sur une page Word). Il n’est pas forcément nécessaire de se créer un compte, un utilisateur occasionnel peut également apporter son aide sur une page. Cependant, des administrateurs et des bots (des robots programmés par des humains pour effectuer des tâches répétitives comme le nettoyage des pages et le balisage) ont pour mission d’uniformiser les normes de mise en page. Ainsi, contributeurs occasionnels, contributeurs réguliers et administrateurs font tourner la boutique et se complètement mutuellement dans les tâches d’enrichissement de la base de données en ligne : traduction, référençage,  balisage, mise en page, écriture, relecture, enrichissement en images…

Pourquoi alors cela poserait-il problème ?

Plusieurs raisons. Tout d’abord, le site est régulièrement victime d’actes de vandalisme : effacement de pages entières, introduction de quelques lignes fausses ou haineuses cachées dans un article, ou simplement des blagues. Parmi les blagues les plus célèbres : un élève avait modifié le résumé du Meilleur des mondes de Huxley en 2008 afin de se couvrir d’avoir copié-collé la page du site dans son devoir. Le second problème fréquent est que les contributeurs réguliers ne sont pas toujours d’accord entre eux. Chaque article a donc sa page de discussion pour débattre des modifications qui ne font pas consensus. Cependant, il arrive parfois que de véritables guerres fassent rage au sein de la communauté, certains contributeurs passant outre le débat et remodifiant perpétuellement ce qui est remis en place par d’autres contributeurs. Pour pallier ces problèmes, Wikipédia a développé des labels de qualité et également des bandeaux placés en tête d’article pour prévenir le lecteur des controverses : publicité, vandalisme, mauvaise traduction… Néanmoins, le fonctionnement même de la base de données l’empêche de prévenir ces actes de malveillance, et la lourdeur de l’appareil ne lui permet pas toujours de corriger les problèmes rapidement.

 

Wikipédia une nouvelle fois au cœur de la défense du « monde libre »

Wikipédia est une base de données en ligne absolument immense. La version française est presque à deux millions d’articles, la version anglaise à plus de cinq millions. Cette énorme culture en ligne, accessible à tous, gratuite, est donc un outil massif d’émancipation pour les citoyens, malgré ses imperfections (fiabilité du contenu). Un utilisateur averti sait toutefois s’il peut se fier ou non à un article (en fonction du nombre des notes et de références notamment). C’est en cela qu’il est dangereux pour les régimes dictatoriaux : il permet à l’utilisateur de s’informer par un biais sociétal, hors du champ d’action politique.

Les régimes dictatoriaux censurent donc Wikipédia, tant et si bien que Wikipédia en a même fait un article Wikipédia. Ainsi, l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Russie, la Syrie ou la Tunisie ont bloqué, plus ou moins partiellement et plus ou moins longtemps le site depuis sa création. Mais le cas le plus symptomatique est celui de la Chine, qui avait commencé par bloquer le site entier, avant de bloquer ou édulcorer de leurs points sensibles tous les articles politiques de la base de données. A l’inverse, certains gouvernements détournent plutôt Wikipédia en en modifiant les pages, comme Ali Bongo Ondimba, le président sortant du Gabon, qui a falsifié le nombre de votants de sa région du Haut-Ogooué afin de pouvoir s’attribuer la victoire lors des élections présidentielles de 2016. Aux Etats-Unis, la base de données a également été au centre de l’attention puisque la page d’Hillary Clinton a été piratée pendant la campagne présidentielle, son article renvoyant à des images de femmes nues et à un message d’un internaute appelant à voter Trump.

La Turquie interdit l’accès à la plus grande base de données du monde

Voilà pourquoi l’interdiction d’accès à Wikipédia en Turquie est un symbole. Ce n’est pas seulement un site parmi d’autres qu’on veut interdire, c’est la plus grande base de données accessibles à tous qui ait jamais existé. C’est le symbole de la culture libre, chèrement défendue par Aaron Swartz, informaticien brillant qui s’est suicidé à cause de la pression du FBI pour l’empêcher de publier en ligne des documents en accès restreint. C’est le symbole de l’émancipation citoyenne, de l’autogestion, de la démocratie, de l’information alternative qu’il s’agit ici de faire taire. Mais la communauté web a des ressources, et il est bien possible que cette affaire évolue, les voies de contournement de la censure étant multiples sur le web (sites miroirs, proxy, VPN…)

On pourrait donc faire un parallèle entre le degré de censure de Wikipédia et le degré de démocratie : moins Wikipédia est accessible, plus le régime est dictatorial.

Lucile Carré

En recherches sur l'imbrication sphère publique sphère privée à travers la prison, j’aime écrire sur tout ce qui a priori n’intéresse personne (genre les prisons, le big data et la santé). J’aime beaucoup la polémique, mais je sais aussi être sérieuse. Quand je veux. Intéressée par beaucoup, beaucoup trop de choses, je ne dors pas, ce qui me permet de chiner plein de trucs cools sur le web, à l’extérieur, ou encore dans les arts. En bref, je ne m’interdis aucun domaine

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